Aplomb

de

La lecture d’une bande dessinée, au final, se résume à la conflagration entre un lecteur et un livre ; l’auteur est déjà parti et a abandonné son œuvre au hasard, par exemple celui qui me fait la ramasser aux abords du Monte-en-l’air à Paris. C’est une conflagration multiple puisqu’Aplomb de Vincent Giard est doté de deux couvertures tête-bêche et qu’il se trouvait en deux exemplaires dans le bac, menant immédiatement à un choix quantique : quel exemplaire choisir, si tant est que le contenu soit le même ? Par quel bout ouvrir la chose ? Est-ce un fanzine, une bande dessinée, autre chose ?

Aplomb est un livre qui me semble volontairement déceptif, un labyrinthe de miroirs ne renvoyant à son lecteur que des reflets déformés, jusqu’à l’étourdissement, la perte finale de tout repère au beau milieu du livre qui ne laisse aucune chance de trouver la sortie de ce que l’éditeur présente comme un « collage d’histoires courtes qui jouent avec la forme ». Pourtant « Chabajour », qui ouvre l’une des moitiés du livre, se perd vite en dessins sans réelle narration ; « Je lui fais cadeau d’un silence radio », ainsi que les pages qui suivent sont des dessins avec ou sans suite qui ne racontent pas nécessairement d’autre histoire que celle du crayon courant sur la page. Tout se passe comme si on plongeait dans le musée des idées de l’auteur, suite de pièces plus ou moins achevées, dont la fin n’est parfois qu’esquissée : « L’araignée de Vienne » s’achève ainsi en storyboard brouillon après des pages parmi les plus travaillées du livre. « C’est pas de la bande dessinée », déclare un des personnages de « Faire du pain doré avec du pain à hot-dogs », « c’est juste des images qui se suivent »… Mais même des dessins qui semblent se suivre à la manière d’un exercice, comme sur la double page du « Gaspilleur de papier », évoquent une discrète déclaration d’amour de Vincent Giard à sa compagne, l’un des fils rouges de l’ouvrage.

L’autre fil rouge, on le trouve en ouvrant le livre par l’autre bout. « Dans ce livre il y a trois mensonges », nous prévient ici Giard ; et l’histoire qui ouvre cette moitié-ci, « Le musée récursif », est une brillante démonstration de cette suite de trompe-l’œil qui se dérobent sous notre regard, ne se laissant jamais tout à fait attraper. Plus loin, un personnage déambule dans un labyrinthe qui se révélera être celui de la page : le personnage se troue, il tente d’échapper à lui-même, mais les images des cases se mélangent jusqu’à la fuite possible vers la pleine page. Mais au final la voix du personnage se mêle — peut-être ? — à celle de l’auteur-narrateur, qui tourne en rond et est suivi par lui-même.

Et en effet, dans Aplomb sont amalgamés sans espoir de démêlage les récits autobiographiques et les segments fictionnels, nulle part davantage que dans l’histoire centrale, « renversante » comme son nom l’indique et qui voit toutes les modalités du livre — récit du quotidien, aventure épique, dessin esquissé et plus travaillé — se percuter l’une l’autre, s’offrant même la fantaisie d’y faire figurer le traditionnel nuage de poussière qui représente les rixes dans un certain nombre de bandes dessinées.

Aplomb, premier livre de Vincent Giard « avoué », est de ces ouvrages qui s’appliquent à éroder les frontières trop exiguës dans lesquelles on voudrait enfermer la bande dessinée, sans lui reconnaître de qualités abstraites ou chaotiques. Au fond, le vrai mensonge est peut-être là. Aplomb est également épuisé, mais ça ne devrait pas vous empêcher de le ramasser au hasard d’une conflagration.

Chroniqué par en mai 2015

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