Bakuman

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Lorsque Mashiro Morita et Akito Takagi décident de se lancer dans le manga sous le nom de plume Muto Ashirogi alors qu’ils ne sont encore que lycéens, ils espèrent d’ores et déjà devenir numéro un du Weekly Shônen Jump[1]. Rien que ça. Leur détermination inspire le respect, mais il faut dire que pour Mashiro l’enjeu est double : lui et sa promise (Miho Azuki) se sont jurés de ne plus se revoir tant que son manga ne serait pas adapté en dessin animé et tant que Miho, elle, ne serait pas devenue doubleuse d’anime
Sous ses airs de singularité dans le vaste monde du manga pour adolescent de par son principe de mise en abîme, les auteurs de Death Note nous proposent en réalité un récit shônen de facture terriblement classique : amitié, sens du sacrifice, dépassement de soi, amourettes naïves et aventure (ici éditoriale) sont au rendez-vous. Comme dans les autres récits du genre, leur chemin va être parsemé d’obstacles qu’ils parviendront toujours à franchir en dépassant leurs propres limites (parfois au péril de leur vie), car l’enjeu est toujours important : venger/sauver des amis, un pays ou même le monde…

Mais ici il y a une nuance, et de taille : le positionnement de Bakuman, entre récit archétypal et chronique réaliste, est assez flou et les éléments typiques du shônen d’aventure — qui fonctionnent bien dans un univers imaginaire ou «de genre» — ont une autre résonance quand ils sont confrontés au réalisme, au quotidien.
Dans Bakuman, les héros sacrifient leurs études et leur vie sociale à leur passion, le manga — pire : à la quête du succès. Mashiro (le dessinateur) allant jusqu’à sacrifier sa propre santé (dans le Tome 6) pour tenter de faire en sorte que sa série atteigne les meilleures notes possibles[2]. Même à l’hôpital sous les ordres de repos absolu donnés par le médecin, il continue à dessiner sans relâche, situation d’autant plus tragique qu’elle évoque le décès son propre oncle, lui aussi mangaka, dans des circonstances similaires… Comme dans Dragon Ball, Naruto ou One Piece, le héros rend quelque part hommage à ses proches disparus en voulant réussir là où ceux-ci ont échoués.
On peut d’ailleurs établir le même genre de parallèle (toujours avec la situation passée de son oncle) pour sa privation personnelle, qui veut qu’il ne reverra sa promise qu’une fois seulement devenus l’un star du manga, l’autre star du doublage d’anime — cette bleuette adolescente constituant sans aucun doute l’aspect le plus ridicule du récit, et dont les rebondissements ne servent qu’à remplir les moments où l’intrigue principale doit prendre un temps de respiration.

Mais sous une narration efficace et addictive, la série présente quelques points de malaise et révèle en filigranne une idéologie particulièrement conservatrice. Il y a tout d’abord cette notion de sacrifice, passage quasiment obligé d’un récit shônen, mais dont la présence dans un récit touchant ici au quotidien prend des accents plus perturbants. Plus encore, la mise en abîme de ce manga prépublié dans le Weekly Shônen Jump qui parle des coulisses de celui-ci, apporte une dimension quasi-documentaire et une caution de réalisme au récit, ajoutant au trouble, et permettant au mode de fonctionnement du Jump de s’imposer comme référence de la machinerie manga aux yeux des jeunes lecteurs (dont on imagine que certains sont de futurs mangaka).
Le message qui en résulte alors entretient une certaine normalité du système, la fascination et le respect de celui-ci, et le sacrifice de soi envers son art, son public et son éditeur devient la norme… Une vision de la création — et du manga — très spécifique, contraignante, cadrée, en quête perpétuelle des recettes du succès. Les archétypes du shônen (dépassement de soi, sacrifice, etc…) se mêlent à la dimension comptable (positionnement face aux notes des lecteurs, résultats des concours…), la création devient alors synonyme de compétition, de performance permanente, où finalement être un grand artiste c’est forcément être un artiste qui réussit (comprendre «qui plaît au public», et par extension d’une logique imparable, «qui vend»). Il s’agit là d’une vision terriblement libérale, l’antithèse d’une véritable démarche de création, qui est bien loin d’un travail d’auteur comme on pourrait l’entendre. À savoir personnel et libre.
Bakuman se trouve donc être un nouveau témoignage d’un art qui est devenu une industrie, fabriquant des produits plus que des œuvres, et qui tente par tous les moyens d’entretenir son propre mythe, et donc son propre avenir.

Notes

  1. LA revue shônen la plus célèbre, et même la plus célèbre toutes catégories, ayant prépublié les plus gros succès mondiaux de ces dernières années : Dragon Ball, Naruto et One Piece.
  2. Le système du Weekly Shônen Jump soumet l’avenir de chaque manga au vote des lecteurs : trop de mauvaises notes et la série est arrêtée
Site officiel de Kana
Chroniqué par en novembre 2012

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