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Bijou Spécial Magazine

de

Tout ce que voit l’œil qui ne se résigne pas, l’œil qui ne faiblit pas. Submergés par les affects, corps et conscience à l’avenant, débordés. Nulle routine en ce monde, nul usage pour prévenir ou tempérer le chamboulement des sens : chaque instant (chaque case) ravive, par des opérations aussi insignifiantes que démesurées, les causes d’effarement. Comme au premier jour, comme au premier instant, l’étonnement règne et jamais n’abdique. C’est que rien ne s’épuise en ce monde, hormis le regard — quand celui-ci se détourne, par paresse ou bien contraint. Et le regard, ici, ne se détourne pas, l’œil est sans paupières…

Chaque case de l’album comme unité trinitaire : point d’origine, point d’orgue et point final d’un univers d’excès (une stricte réduction graphique et chromatique comme principe de figuration de l’incommensurable). Le protagoniste, à la face figée en hoquet de surprise, n’a pas assez de quatre yeux pour mesurer chacune de ces cases, appréhender chaque nouvelle conformation du réel. Défaut essentiel des organes sensibles, et puissance souveraine des affects : un souffle suffit à menacer l’intégrité de son être. Flux d’impressions, éruption de percepts, génération intarissable ; le monde est un tout qui se rénove à chaque instant (chaque case) en son entier — on pourra dire aussi : qui se prolonge sans discontinuer ni fléchir. Nulle violence en cette invention perpétuelle — un calme entêtant habite les pages de Bijou — mais un risque tout de même : se dissoudre en l’effarement. Et la tentation est grande en effet, sans cesse attisée, de succomber à l’objet de son attention. Percevoir et (manquer de) périr : Bijou n’a rien d’un manuel d’hébétude ou d’une ode naïve à l’émerveillement profane.

Les suites de cases, telles qu’agencées par Franky Bartol, témoignent d’un phénomène continu. Pour ce faire, les cases sont autant de coupes (on connaît), de corpuscules (c’est plus rare), de monades (singularité du travail de Bartol). Le lecteur a charge de recomposer le phénomène, de rétablir sa continuité : activation dans le cerveau du lecteur d’une expérience perceptive unique, qu’il engendre autant qu’elle agit sur lui. Couplage d’une rare intensité entre le lecteur et l’œuvre ; couplage essentiel puisque sinon il ne se passe rien, la mécanique reste au point mort et l’épiphanie hors d’atteinte. Il faut un œil à Bijou, une conscience à ces pages. Réciprocité de la relation, Bijou détermine l’émergence de cet œil, de cette conscience, en imposant une métamorphose au regard, en générant une disposition d’esprit inédite chez son lecteur. Entre l’objet du regard et le sujet qui regarde, un circuit s’instaure, liaison précieuse et féconde, de conversion mutuelle.

À la fin du volume (l’album est court — vingt pages ! — mais l’on aura compris combien ceci ne signifie rien de son étendue effective), le protagoniste se jette à l’eau dans une embarcation de fortune (un parallélépipède transparent qui filtre la lumière, ancienne cage à mouches et source prodigue d’excitations pour l’œil). Ça éclabousse fort autour de la boîte ; voulant fuir la menace d’absorption, le héros se retrouve englouti dans un nouvel état, aussi fascinant que périlleux. Il ne saurait y avoir, vivant, de terme à ce mouvement. Et si l’objet-livre trace une limite nécessaire au phénomène, une frontière, celle-ci figure l’intuition d’un rapport plus qu’elle n’affirme une rupture : hors le livre, regard rénové, la conscience est incitée à poursuivre l’expérience.

Site officiel de Franky Bartol
Site officiel de misma
Chroniqué par en mars 2012

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