Blue Loco

de

Blue Loco n°1 offre l’intérêt de sa faiblesse.
Ce comics de Mark Landman est, en effet, entièrement fait par ordinateur. Il comprend 5 histoires : 3 en couleurs et en 3D, et 2 en noir et blanc.
Le danger avec une nouvelle technique, c’est de vouloir montrer qu’on la maîtrise parfaitement et surtout avant les autres, et Mark Landman tombe encore dans ce travers comme en témoigne sa page « how it’s done ».
Blue Loco ressemble alors à une sorte d’exhibition de muscle ou de parade militaire pour impressionner l’adversaire. D’où : débauche d’effets, de couleurs, de typos à peine lisibles, etc …
Techniquement, Blue Loco est excellent. Mais, pour ce qui est des histoires, c’est très médiocre. Landman fait dans l’humour et la dérision (ce qui n’est déjà pas si mal), mais malheureusement, il a un humour standard (sur la couverture un diable marche sur le sigle du comics code authority, mais il devrait marcher aussi sur l’autre code, celui de la dérision institutionnalisée, marchande et conformiste, qui est aussi insidieux que l’autocensure).
Il manque à Landman une pertinence de ton plus en phase avec l’actuel, qui aurait pu être en adéquation avec sa pertinence technique (actuelle) et ainsi ne pas provoquer ce décalage désagréable et/car décevant.

En fait, il y a quand même une histoire qui tire son épingle du jeu dans ce comics. Il s’agit de desert mystery theatre où un Cow-boy réac rencontre Crazy Lizard, un indien ayant un tipi aussi vaste que l’arbre dans lequel tombe l’Alice de Lewis (Caroll !) en voulant poursuivre le lapin (de playboy ?). Là, les effets psychédéliques chaoticofractalomandelbroesques, accompagnent l’histoire sans la surcharger. C’est plutôt agréable, les sens sont satisfaits à défaut d’être réellement (virtuellement ?) surpris (au niveau du cerveau).

Le problème majeur de ce genre d’histoires entièrement faites en 3D est qu’elles semblent se tromper de support. On les imagine très bien sur un écran mais, dans un comics, elles semblent avoir la raideur et l’artificialité bâtarde des « anime book ».
De manière générale, ce qui manque à ce genre de comics c’est une certaine chaleur, une certaine imperfection peut-être ?.
La technique est trop présente, elle prime à outrance. L’impression d’être devant un catalogue, d’une quête de l’effet, du savoir-faire, paralyse la narration qui au demeurant aurait pu avoir un intérêt avec les techniques classiques. Peut-être est-ce d’ailleurs là le problème ? A techniques nouvelles de l’image, on supposerait techniques nouvelles de narration. Malheureusement, pour cette dernière, l’innovation ne semble pas l’atteindre aussi rapidement ces derniers temps. En tout cas, le possible reste ouvert. Ce comics de Landman nous en fait prendre conscience, ce qui n’est déjà pas si mal.

P.S. : (à propos de La balançoire de plasma de Pierre la Police.)
C’est aussi une bande faite par ordinateur mais celle-ci n’aborde pas les problèmes liés à la troisième dimension. Ici la préoccupation de l’auteur est la métamorphose et le détournement des personnages lisses et parfaits des romans photos.
Montrer le factice ! Pour cela il utilise le noir et blanc et la retouche d’image (factice contre factice !). Ce n’est donc pas une restriction d’utilisation, mais une utilisation de moyen pour servir un but et un discours précis.
Juste un petit aparté (en 2D), mais qui montre bien, à mon sens, ce qui peut manquer à Landman : une interrogation sur un genre au travers de nouvelles possibilités techniques plutôt qu’une transposition d’un genre au travers de nouvelles possibilités techniques.

Chroniqué par en juin 1998