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Broussaille (t4) Sous deux soleils

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Ce Broussaille était attendu, venant après ce fabuleux chef d’oeuvre qu’était La Nuit du chat sorti fin 1989. Mais autant le dire tout de suite ce quatrième opus, malgré d’indéniables qualités (découpage en particulier), est un échec.
Deux histoires composent ce volume : une se passant au Japon intitulée « le discret pouvoir de Jizô » et une autre qui comme son titre ne l’indique pas (« Sandrine des collines ») se passe en Afrique. Donc du pays où le soleil prend racine à celui où il triomphe en écrasant de sa chaleur, deux états d’une même étoile, deux distinctions, d’où le titre.

Dans la première histoire Broussaille cherche sa copine comme il cherchait son chat à Ixelle, dans un pays aux antipodes où langue et écrit lui sont inaccessibles. Dans un tel contexte, l’incommunicabilité entre les êtres n’est plus du registre de l’émotion, mais simplement sémantico-culturelle et exotique. La recherche et les retrouvailles entre Catherine et Broussaille ne sont plus qu’un souvenir de vacances, une bonne blague, là où La nuit du chat était une révélation et une initiation pleine d’émotion. L’usage du mysticisme en guise de dénouement ne sauve pas le récit de Frank mais le rend malheureusement mièvre.
Dans le deuxième récit on retrouve ces mêmes critiques. Cette fois-ci ce n’est pas La nuit du chat qui est ressassé mais Les sculpteurs de lumières, le deuxième volume de la série des Broussaille. On retrouve d’ailleurs dans les premières planches l’oncle René, un des personnages central de cet album.
Avec Sandrine des collines, Broussaille va en Afrique. Pas dans un pays d’Afrique, mais en Afrique, où sa présence (plus que son action) focalisera la résolution d’un problème familial, dont les paramètres de fraction sont entre maison de retraite et adoption, entre la fin d’une vie (Eléonore) et les débuts d’une autre (Sandrine). Le tout s’égalise d’un même mauvais caractère, d’où mystère, d’où problèmes.
Comme dans le deuxième album, une vision réglera le tout, dans une Afrique atemporelle pour Européens, digne d’un parc d’attraction.[1] On retrouve le travers de la première histoire avec un exotisme touristique indigne du niveau où les auteurs avaient amené leurs personnages dans le précédent album. Du même coup tous les effets de Frank : mimique de personnages, regards échangés deviennent emphatiques, convenus, un peu forcés, comme dans les dessins animés Disneyens.

L’autre problème est que cet album vient après onze années, et que les auteurs avaient pris le parti plus ou moins formulé au départ, mais nécessairement établi par le réalisme (qui reste poétique) de La nuit du chat, de faire vieillir, ou du moins évoluer dans la vie, leurs personnages. Les lecteurs pouvaient donc spéculer sur Broussaille dix après : Marié ? Des enfants ? Travaillant à Greenpeace ou dans une start-up ?
Les auteurs ont simplement (ou frileusement) pris le parti de situer ce quatrième album il y a dix ans, quelques mois ou années après La nuit du chat. Du même coup, cela nie l’évolution des personnages. Ils régressent même. Broussaille passait de l’état d’un contemplateur ballotté par les événements à celui d’acteur de sa vie agissant à résoudre la possible perte d’un chat et d’une histoire d’amour en germe.
Mais dans ce quatrième volume, Broussaille redevient le personnage des deux premiers albums, tout en ayant perdu une forme d’innocence poétique. Résultat ses visions deviennent mystiques. On passe d’un dialogue avec la nature à un dialogue avec des dieux ou des mythes, d’un étonnement interrogatif à une soumission aux faits acquis des religions, des croyances. Un changement de registre nécessaire dans la logique scénaristique de Bom et du personnage visionnaire qu’est Broussaille, mais qui n’est plus ici qu’endossé que comme un costume. Broussaille n’est plus qu’un comédien dans un décor, un personnage de série.

L’erreur est de ne pas avoir continué à faire vieillir ou pour le moins évoluer le personnage. Dix ans après, un vieux chat et un enfant auraient certainement été la meilleur des aventures de Broussaille. Cette poésie de la quotidienneté mise en place dans La nuit du chat aurait fait merveille, plutôt que ces deux exotismes convenus. Le problème vient certainement moins des auteurs que des structures qui les encadrent.
Broussaille est un héros de l’hebdomadaire Spirou, un personnage de série, d’albums cartonnés de 48 pages, etc. Bom montre ce possible que Broussaille aurait pu connaître en vivant de nos jours et non dans une précédente décennie, à travers les seconds rôles de Sandrine des collines (sa famille, la petite Sandrine adoptée, la grand-mère Eléonore, l’oncle René, etc).
Au final, et Sous deux soleils, Broussaille n’apparaît ici comme que l’ombre deux fois plus pâle de lui-même. Dommage.

Notes

  1. Dans la deuxième partie de cette histoire Broussaille part avec son jeune cousin visiter une Afrique de pub, où ils rencontrent, je vous le donne en mille : les gorilles ! Ils sont certainement du Rwanda, pays au génocide qui ne peut être nommé dans cette histoire pour cause vraisemblable de scénario oecuménique. Ambiance touristique jusqu’au bout.
    Notons que les clichés étaient pas mal non plus dans la première histoire. L’épisode où Broussaille se perd dans une « critique » de manga en est un bien gros particulièrement déplorable.
Site officiel de Frank
Site officiel de Dupuis (Repérages)
Chroniqué par en avril 2001