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Carl Barks’ Greatest DuckTales Stories

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En 1988, FR3 diffusait en France dans l’émission Disney Channel la série animée La bande à Picsou. Pas tout à fait identique aux aventures que les enfants pouvaient lire au même moment dans Picsou Magazine, la série a tout de même laissé dans l’esprit de ses fans (ceux qui peuvent encore chantonner le générique) un souvenir doux et joyeux.
Fin 2005, Disney débute l’édition DVD de la série. Et dans la foulée Gemstone, l’éditeur américain des bandes Disney, publie en 2006 à la fois par opportunisme et par goût ces deux volumes de Carl Barks’ Greatest DuckTales Stories.[1] Le prétexte éditorial est le suivant : certaines bandes de Barks ont servi de base à l’écriture de quelques scénarios de la série télévisée, et Gemstone compile ces histoires dans ces deux volumes en les accompagnant d’analyses sur leur adaptation nécessaire au format du dessin animé.
Les bandes ici rééditées ne relèvent alors pas d’un choix d’éditeur, mais d’un simple effet mécanique dont on pourrait discuter la pertinence et, par ricochet, discuter toute la politique éditoriale des bandes dessinées Disney. Mais on peut aussi, et ce sera le cas ici, saisir l’occasion pour parler un peu de l’œuvre de Barks.

Avant de consacrer sa vie professionnelle (de 1942 à 1966) à dessiner les aventures de canards à travers le monde, Barks a enchaîné de nombreux petits boulots manuels. Cette expérience a, de son propre aveu, enrichi ses personnages et en particulier celui de Donald.
Mais c’est certainement son passage aux studios d’animation Disney entre 1935 et 1942 qui marque le plus son style de créateur de comics. D’abord intervalliste, son implication dans les cartoons de Donald devient plus importante quand il intègre le département des scénarios.
De ce travail en équipe où il confrontait ses idées à d’autres qu’il considérait comme talentueux, il a gardé un sens de l’humilité très prononcé. Des méthodes narratives de l’animation, il a gardé le goût des gags visuels. Et enfin du contrôle quotidien sur son travail qu’il subissait alors, il a acquis une forme d’autocensure qui, paradoxalement, lui a donné plus tard toute indépendance dans son travail de dessinateur.

Le lecteur contemporain «qui en a vu d’autres» peut trouver simpliste le style de Barks. Mais c’est que d’une certaine manière, il l’est. Un survol des pages nous montre un dispositif systématique, simple et léger : huit cases réparties en quatre bandes de hauteurs égales et un découpage qui élimine tout élément inutile à la narration. Les exceptions à cette règle de mise en page sont peu nombreuses, toujours les mêmes et justifiées par la narration.[2] Le dessin est clair, sans hachure ni effet de matière, rond comme celui des dessins animés. Les décors sont eux aussi sans fioriture et, dès que possible, omis.
La grammaire de Barks est donc élémentaire et classique. De même son discours[3] sur son travail fait écho à celui de n’importe quel auteur grand public aujourd’hui encore. Méthode et techniques, simplicité et efficacité ou encore labeur sont des notions récurrentes dans sa manière d’aborder son travail. De ce point de vue Barks apparaît comme un artisan honnête et consciencieux. Et si son style ne brille pas par son originalité, c’est qu’il répond à un souci d’efficacité à la fois narrative (dire le plus avec le moins) mais aussi technique (produire vite et beaucoup[4] ).

Les histoires de Barks ont, comme toutes les bandes Disney, un but premier de divertissement qui se réalise à travers un mélange d’action, d’aventure et d’humour. Et pour revenir à notre sujet initial, les deux recueils proposés par Gemstone donnent d’excellents exemples de l’aventure selon Barks. À travers ces histoires, Oncle Picsou et ses neveux parcourent les États-unis, l’Europe, l’Asie, différents océans et mêmes des contrées inconnues au centre de la terre. Aux voyages éloignés qui sont déjà en eux-mêmes de l’aventure, Barks aime ajouter une touche de fantastique[5] : dans Micro-Ducks From Outer Space les canards rencontrent de minuscules extra-terrestres, à la recherche de la couronne de Genghis Khan dans The Lost Crown of Genghis Khan ils croisent le yéti, ou encore dans The Golden Fleecing ils combattent harpies et dragon pour retrouver la mythique toison d’or.
Là encore, Barks aborde géographie, histoire et culture soigneusement (le National Geographic auquel il était abonné était une source importante pour lui) mais d’une manière si simple qu’un enfant de 6ème possède les connaissances nécessaires pour comprendre ces références.
Au milieu d’actions rebondissantes, de gags visuels, d’aventures rocambolesques, ces références culturelles n’apparaissent jamais didactiques (et au contraire des bandes dessinées européennes, le fameux *authentique n’est pas de mise) et ne sont finalement qu’un moyen de renouveler les sujets et d’avoir quelque chose à raconter (si possible) d’original et nouveau pour le lecteur.

Dans ce domaine, il est important de parler du personnage de Picsou, personnage central des histoires de ces recueils.[6] Contrairement à Donald, Picsou est une véritable création de Barks. À l’opposé de ce monsieur-tout-le-monde et loser éternel qu’est Donald, Picsou est un être exceptionnel. Basé sur le modèle des Robber Barons[7] il est comme eux issu du XIXème siècle dont il a vécu toutes les épopées, c’est aussi un touche-à-tout qui a su, par ses activités multiples, se constituer une fortune qu’il accumule de manière démesurée dans son coffre-fort géant.
Son avarice, son goût pour l’argent, son sens impitoyable des affaires sont certes traités avec humour. De sa rencontre avec des extra-terrestres dans Micro-Ducks From Outer Space il ne voit que le plaisir de réaliser une transaction, même si elle n’est constituée que de la vente de deux grains de maïs. Il est aussi souvent tourné en ridicule par Barks dans sa recherche incessante de reconnaissance sociale — comme c’est le cas dans The Status Seekers qui le voit parader avec une pierre précieuse en forme d’œuf autour du cou pour accéder à un club select où chaque membre est plus risible que l’autre.
Mais même adouci, c’est-à-dire rendu acceptable pour de jeunes lecteurs, Picsou reste un personnage ambigu.

D’abord à cause de ce qu’il représente : un capitaine d’industrie qui a réussi, et qui a donc forcément usé à un moment de sa vie de moyens répréhensibles.
L’avarice sans limite est sans doute le trait de caractère le plus célèbre du personnage. On peut d’ailleurs rappeler que le nom original de Picsou est Scrooge McDuck. Le prénom Scrooge est une référence explicite au personnage Ebenezer Scrooge de Dickens dans A Christmas Carol, un vieillard incarnant l’égoïsme et l’avarice. Le nom McDuck évoque lui l’Écosse et à l’avarice de ce peuple dans l’imaginaire collectif. Le nom de Scrooge McDuck n’est pas une référence élitiste ou hermétique, il fait au contraire appel à la culture populaire et est un exemple supplémentaire de la manière de Barks d’utiliser cette culture pour nourrir son œuvre et caractériser rapidement ses personnages.
L’avarice, donc, est encore une fois l’occasion de gags légers : dans Micro-Ducks From Outer Space, Picsou refuse de remplacer un carreau cassé qui lui coûterait un dollar et préfère constituer une pyramide de sacs d’argent pour atteindre et ainsi masquer la fenêtre.
Mais elle révèle aussi le côté usurier et exploiteur de Picsou. La richesse s’acquiert par l’exploitation des richesses naturelles (or, pétrole etc…) mais aussi par l’exploitation des hommes. Ainsi dans toutes les aventures, les neveux de Picsou sont engagés à un tarif minimal et celui-ci fait tout pour finalement ne pas les payer. Dans The lemming with the locket, Picsou promet à Riri, Fifi et Loulou «un disque doré de trois pieds et épais de six pouces»[8] s’ils retrouvent le médaillon perdu. Ceux-ci, espérant de l’or, recevront leur récompense sous la forme d’un gros fromage couleur or.
Dans Back to the Klondike qui se déroule au moment de la ruée vers l’or, Picsou enlève, séquestre et oblige à travailler pour lui Goldie une tenancière de bar. Le procédé est justifié par la situation (Goldie avait au préalable arnaqué Picsou) et Picsou se rachète en offrant à Goldie des années plus tard (dans le présent des histoires) l’or qu’il avait alors caché. Il n’en reste pas moins un procédé de bandit.

Symbole de l’histoire américaine et de la réussite selon cette même Amérique, Picsou offre par son passé, par son appétit pour l’argent (et conséquemment par la peur de la perte de sa fortune) une source inépuisable de sujet d’aventures qui se développent à travers des déclinaisons infinies de courses, chasses au trésor et protections du coffre-fort. Avec Picsou, Barks assure à chaque nouvelle histoire le divertissement demandé dans son cahier des charges.

Mais surtout, Picsou est un personnage équivoque que Barks (contrairement à son pasticheur le plus célèbre[9] ) n’a jamais complètement figé. Peut-être la charge de travail qu’il abattait l’empêchait de s’arrêter un instant pour penser complètement et précisément son personnage. On peut aussi penser que pour Barks, Picsou n’était pas une personne dont il racontait la vie, mais une idée, celle du passé, celle de l’homme d’affaires ou encore celle de l’homme d’action et d’aventures. Développant ou créant une nouvelle caractéristique de son personnage, Barks ne cherchait sans doute pas à mieux le définir, mais seulement à s’offrir un nouveau sujet pour une nouvelle histoire. Dans Hound of the Whiskervilles, Picsou et ses neveux vont en Écosse sur le lieu où se trouvent les restes du château ancestral du clan McDuck. Cette histoire aurait pu être l’occasion de creuser les origines de Picsou, mais non seulement elle nous en apprend très peu mais elle fait en plus preuve d’une amnésie surprenante en accumulant les contradictions avec The old castle secret, une histoire plus ancienne dans laquelle Picsou et ses neveux venaient déjà sur les mêmes lieux. Les origines de Picsou dans Hound of the Whiskervilles ne sont donc qu’un moyen pour Barks de raconter une histoire fantastique dans un décor propice.
On l’a vu, Picsou peut être aussi l’idée de l’exploitation de l’autre, de l’idolâtrie de l’argent ou encore de la vanité. Mais si Barks exploite ces idées en premier lieu pour l’humour qu’il peut en tirer, son but est toujours d’amener le jeune lecteur à s’interroger sur le comportement de celui qu’il voit par ailleurs comme un héros.
Ainsi pour en faire un manteau à la hauteur de sa richesse, Picsou part à la recherche de la toison d’or dans The Golden Fleecing. Mais futilité de l’acte, une fois acquise et tissée en une redingote, l’or qui constituait cette toison rend le vêtement trop irritant pour être porté et finit jeté dans une poubelle.
Ou encore The horseradish story, qui confronte Picsou à un alter ego voyou en la personne de Chisel McSue qui cherche à s’approprier malhonnêtement la fortune de Picsou. À l’acmé de l’histoire, Picsou doit choisir entre sauver son ennemi et risquer de perdre sa fortune, ou le laisser périr et s’assurer de conserver ses biens. Le choix est sans surprise mais le dilemme est bien là.
Faisant passer ces questions après le besoin élémentaire d’amuser et inscrivant en filigrane son sens des valeurs et son point de vue sur le monde et ses contemporains, Barks se faisait ainsi doucement moraliste.

Barks aurait pu n’être qu’un tâcheron supplémentaire parmi tous ces artistes anonymes produisant en série de la bande dessinée Disney. Mais même anonyme, il était reconnu par les fans de la première heure qui l’avaient surnommé «the good duck artist», autrement dit «le bon parmi les médiocres». Plus de 40 ans après sa retraite, il aurait pu aussi être oublié, noyé dans la masse de bandes dessinées infantiles produite pendant ces années. Mais s’il existe aujourd’hui un culte nostalgique autour de Barks, c’est que, d’une part, ceux qui enfant ont connu ce plaisir des histoires simples, fantaisistes à l’humour et à l’aventure omniprésents peuvent le retrouver entier dans ces recueils. Et que d’autre part bien qu’adulé, copié, cité en influence par de nombreux auteurs contemporains, seuls son sens du divertissement et les conventions graphiques de son style animalier sont aujourd’hui reproduits.
Bien qu’œuvrant dans un media de masse soumis à des impératifs industriels, mais cherchant toujours à «promouvoir une meilleur compréhension de la vie tout en étant divertissant»[10] Barks avait trouvé cet équilibre impossible entre le produit de masse et l’œuvre d’auteur. En cela Barks reste unique.

Notes

  1. Le titre original de la série animée La bande à Picsou est DuckTales, et c’est naturellement que Gemstone reprend ce titre pour cette compilation.
  2. Les exceptions les plus courantes sont : en ouverture de chaque histoire un splash panel, et au cours des histoires une case peut s’étendre sur la hauteur de deux bandes quand il faut mettre en valeur un paysage ou un décor, ou quand un effet dramatique doit être appuyé.
  3. Quelques citations extraites de Uncle Scrooge : his life and times (Celestial Arts, 1987), dans lequel Barks commente chaque histoire éditée dans ce recueil : «I didn’t write a full script, but I wrote a fairly detailed synopsis. And then I broke that down into panel-by-panel stuff.» «I was trying to get some gimmick down on the end of each page […] I tried to get such a climax in every four panels if possible […]» «I always tried to tell all of my ideas in the fewest words possible.»
  4. Un petit tour sur la base I.N.D.U.C.K.S. nous montre que Barks a produit en 1959 par exemple jusqu’à 370 pages de bandes dessinées alors qu’il n’était assisté que de sa femme.
  5. Pour une analyse du fantastique chez Barks, je ne peux que renvoyer sur l’excellent dossier de 9e Art et en particulier l’article L’horloger du merveilleux : Carl Barks et le fantastique de Patrick Marcel.
  6. On peut remarquer que Donald était avant la création de Picsou le véritable héros chez les canards. Picsou, sans prendre véritablement la place de Donald, devient un personnage au moins aussi important dans les comics. Mais pour la série animée, le personnage de Donald a tout simplement été écarté pour être remplacé par Flagada Jones le faire-valoir. Cette élimination, et en contrepartie la conservation de Picsou, montre à quel point Picsou est essentiel aux aventures des canards.
  7. Carl Barks (ibid.) : «Now Uncle Scrooge himself was based on Gould and Harriman and Rockefeller.» Ces trois personnes sont qualifiées de «Robber Barons», et dans la culture populaire américaine les Robber Barons sont représentés portant chapeau haut-de-forme et canne, comme Picsou.
  8. Traduction personnelle de la phrase : «a chunk of gold three feet around and six inches thick».
  9. Don Rosa, avec The life and times of Scrooge McDuck, a condensé dans une biographie tous les références au passé de Picsou semées par Barks dans son œuvre figeant à la fois le passé et le présent du personnage. Il a fait ainsi d’un personnage ouvert et complexe, un personnage figé et caricatural.
  10. Carl Barks (ibid.) : «I’ve always wanted to promote a broader understanding of life as well as being entertaining»
Chroniqué par en février 2009

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