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La Chute vers le Haut

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A la manière de certains groupes des années 60 dédiés à la musique, L’Association a son quasi-mythe du co-fondateur «qui n’a pas suivi», qui s’est «consacré à autre chose que la bande dessinée» pour des raisons «qui n’appartiennent qu’à lui», et dont le chemin qui bifurque est d’autant plus signifiant qu’entre-temps le succès, la renommée et une place éloquente dans l’histoire du neuvième art ont été réservés aux associés, mettant en contraste et en valeur, trajets parallèles et collaborateurs. Oui, l’hydre était à son envol partie en totalisant ses têtes avec un chiffre impair pour arriver, aujourd’hui, comme en écho, avec un autre impair, depuis le départ de David B.
Hasards et impératifs ont donc fait que Mokeït a, pendant toutes ces années, consacré son talent à l’illustration et la peinture, plutôt qu’à la bande dessinée. Si les deux premières y ont probablement gagné,[1] la dernière y a certainement perdu, comme l’unique album de l’auteur nous le prouve à chaque relecture.

Un célibataire grassouillet semblant médiocre en tout ce qui fait la vie à un instant «t», perd petit à petit de cette gravité qui fait la pesanteur quotidienne, lui permettant de se déplacer dans une petite jungle de comportements urbains et parisiens. N’étant pas mystique mais plutôt sensible au «qu’en dira-t’on» (animal social), cette lévitation le coupe du sol mais aussi de toute activité et sociabilité par l’imprécision des gestes et mouvements corporels qu’elle implique. Solitaire déjà, il s’enferme en attendant que cela passe et se réveille au plafond, unique rempart entre lui et le ciel. Dans son appartement, ce qui était le haut devient le bas, mais il s’accroche et veut s’ancrer au sol comme tout vivant de son espèce. Il trouve bien des solutions pour s’empeser, se mettre dans le sens du monde, mais elles ne soignent pas, l’étrange mal poursuit son évolution et lui fait chaque jour gagner en poids négatif. Par cette absence le quotidien lui pèse. Les pis-aller craquent et c’est sa tête qui prend.
Apesant dans un monde s’imposant, il regarde le ciel comme aucun homme, y voyant l’abîme plutôt que le possible, l’idéal ou la demeure divine. Maigre comme un déporté, à bout de force, il se jette par la fenêtre et rejoint ce qu’il croyait ne plus pouvoir atteindre, offrant aux regards ce qui se cache et ce qu’il cachait, écrasé par la lourdeur du monde sans jamais n’avoir pu être apaisé.
C’est le narrateur, la victime sans nom, qui raconte son calvaire en retenant les objets d’écriture de peur qu’ils ne s’envolent. Les écrits restent et il espère qu’ils tomberont entre de bonnes mains (celle d’un dessinateur par exemple), pour décrire ce vol parabolique forcément de taille planétaire si on y réfléchit mais, irrationnellement, n’impesant que lui.

Le récit de Mokeït est noir, grouillant, mâtiné d’humour grinçant et ne démérite surtout pas le beau mais surexploité qualificatif de kafkaïen. Il a la beauté d’un conte fantastique et la description détaillée, rigoureuse, d’une maladie mentale poussant au suicide. Le livre peut se (dé)lire à l’envers,[2] de droite à gauche, montrant précisément, par l’image, ce qui fait, défait et éloigne ce monde d’un narrateur devenant aphasique de l’orientation spatiale et de sa perception.

Publié fin 1987, La chute vers le haut est le numéro 52 de la célèbre collection «X», et certainement le meilleur album de ce panel de quatre-vingt volumes, aujourd’hui archive de choix éclairés ou visionnaires portraiturant une bande dessinée de la deuxième moitié des années 80 dans ses tics, limites et avancées. A l’heure où L’Association réédite judicieusement du Stanislas et du Baudoin issu du fond Futuropolis, espérons de même pour ce petit livre pour que les moins d’un quart de siècle puissent enfin ne plus ne pas connaître et, qui sait, donner envie à Mokeït de revenir un peu à la bande dessinée.[3]

Notes

  1. En septembre 2005 une exposition à la librairie Le Monte-en-l’Air est venue judicieusement rappeler tout ça.
  2. La couverture vous y invite par le titre imprimé à l’envers.
  3. Notons que Mokeït est aussi l’auteur d’un portfolio de neuf dessins intitulé Soleil, chez Alain Beaulet Editeur.
Chroniqué par en avril 2006

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