La Cité Saturne

de

Une humanité qui n’a plus les pieds sur terre, vivant dans la partie supérieure de la stratosphère dans une structure annulaire équatoriale ceinturant la planète, à l’altitude symbolique où la densité d’ozone repousse les ultraviolets destructeurs.

Immense tube torique de protection contre une espèce ultraviolente et destructrice ? On pourrait se le demander quand l’explication de cette migration vers les limites éthérées, n’est justifiée que par une simple phrase : «La Terre est devenue une zone protégée et il est interdit d’y aller».
L’auteure maintient pour l’instant une grande part de ce mystère et axe son récit sur la quotidienneté détaillée et l’humilité héroïque de certains personnages. Car c’est par la base que ce monde se découvre, dévoilant petit à petit une société très hiérarchisée, semblant consubstancielle à la structure interne même de la cité tubulaire. Nous suivons le jeune Mitsu sorti diplômé de son collège et qui s’apprête à devenir laveur de carreaux de cet immense artefact ressemblant alors à un building qui ne gratterait plus le ciel mais s’y maintiendrait, au prix d’une torsion qui le fait se mordre la queue comme un ouroboros.

Cité Saturne, cité mélancolique sans saturnales, où l’on est riche et où l’on vit dans les parties supérieures avec la possibilité de regarder le ciel ; où l’on est pauvre et où l’on partage les espaces restreints des parties inférieures éclairées aux seules lumières artificielles, où les fenêtres permettant une vue sur la Terre ne peuvent être nettoyées qu’au prix d’une vie d’économies. Le métier de Mitsu est alors fondamental. Basique puisqu’il s’agit de nettoyer les parois extérieures d’une structure gigantesque ; symboliquement charnière car il s’agit d’ouvrir des fenêtres qui ne peuvent faire passer la lumière que par une intervention extérieure onéreuse car dangereuse,[1] mais où la main humaine semble encore (mais peut-être pour peu…) indispensable.

Simple laveur de carreaux, il enlève la poussière pour faire voir le monde et découvre en même temps les intérieurs des multitudes qui compose la cité.
L’immense anneau n’est pas spatial,[2] il est du ciel et de ses limites, mais pas dans l’espace qui commence bien plus haut que la stratosphère. L’humanité se trouve là à mi-chemin, comme au purgatoire, dans un monde sans fin puisque annulaire, mais aux perspectives courbées ramenant au point de départ. A l’image de cette civilisation, Mitsu est entre la chute et l’envol, entre celle de son père laveur de carreaux lui aussi, mort cinq ans auparavant dans des conditions restant mal comprises ; et son jeune âge qui lui permet d’espérer une vie où s’élever, que ce soit sociologiquement, sentimentalement, voire spirituellement.

La cité Saturne rappellera à certains la série Planetes de Yukimura Makoto, puisque cet auteur s’intéressait aux éboueurs de l’espace, soit un autre petit métier au sein de la grande «conquête scientifique» du ciel et de l’espace. Les deux œuvres ont en commun cette attention aux détails, poussant la prospective dans la quotidienneté, les modes de vie et les constructions de soi que les chamboulements technologiques imposent aux humains. Une vision science-fictive peut-être très nippone, où il a finalement souvent été question de l’humain dans la technologie et/ou de la technologie tendant vers l’humain.[3]

En quelque sorte, Iwaoka Hisae explorerait ici l’illusion fictive au futur plutôt que chercher à s’en illusionner.

Notes

  1. Il faut porter un scaphandre très cher pour se protéger non pas du vide mais du froid et du rayonnement.
  2. Dans l’anneau il n’y a pas d’apesanteur, l’attraction terrestre fait toujours son office.
  3. Des mechas contenant leurs pilotes humains, aux robots très humain (Astroboy) par exemple. En occident, la science-fiction flirterait plus avec l’idée de dépasser la condition humaine.
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Chroniqué par en janvier 2011

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