Le Cœur-Enclume

de

Cela commence par l’infini en face d’eux, par l’océan et ses vagues portant leurs ondes à leurs âmes, susurrant l’idée que celle qui est la leur depuis quelques mois pourrait appartenir à l’eau pour toujours.

Ce poids en forme de cœur, en forme d’amour, ce sur quoi il faut forger sa vie désormais a pour origine une petite fille prénommée Sara. Venue un peu avant terme, différente par un chromosome surnuméraire, sa soudaine présence pose problème.
Lesquels ? Celui du scénario parental idéal contrarié, celui d’une culpabilité surgissant, d’une incompréhension, d’un «pourquoi nous» insoluble, et ce regard des autres ne sachant que voir, jugeant si facilement sans comprendre.
Avec sa venue, le monde change et s’adresse à vous autrement. Ce qui semblait simple se complexifie et porte soudainement aux mensonges.

Jérôme Ruillier détaille ces sentiments dans leur prime logique légitime, profondément humaine, pour mieux dire ce qui les fabrique, les situations qu’ils créent, mais aussi ce qui permet de surmonter ces épreuves et d’affronter celles à venir. La vraie question n’est plus Sara, elle n’est pas ce curieux poisson des premières pages que l’on se propose de «noyer» avec humour pour défier ses vieux souvenirs désagréables que l’on a fini par vaincre. Non, la vraie difficulté est de ne pouvoir, savoir ou oser dire. Non pas que les mots manquent, mais parce que les événements vont plus vite qu’eux ;[1] ou bien parce que d’autres mots sur-présents dans leur qualification de la différence, dans sa connotation, empêchent de comprendre, de voir ce qui finalement fait bonheur.
L’angoisse, une solitude semblant abyssale s’installe alors dans les premiers jours. Puis, extrait de sa couveuse, l’enfant vient enfin avec sa chaleur et ses désirs simples d’un sein et de parents. Les mots émergent alors avec ceux des nécessités, des évidences et d’une expérience qui se partage et se construit.[2] Le plaisir d’être parent s’impose finalement.

Le «cœur-enclume», quasi mot-valise, étrange bagage pour la vie, se montre d’un trait essentiel, dans la fragilité du crayon à papier et de l’estompe pour mieux évoquer ces impuissances qui font les aléas de la vie et des sentiments. Un dessin minimal, remarquable de retenue pour ne pas dire de pudeur qui montre bien plus que ces mots qui ont caché ou ont été hors présent. A la manière de John Porcellino, une maîtrise de l’épure pour un maximum d’expressivité et de justesse, distillant un savoir-faire qui se porte avec le même bonheur à la narration.
Jérôme Ruillier aborde donc à nouveau la différence,[3] il était connu pour ses livres pour enfants leur parlant des adultes et leur monde ; avec la même énergie, le même talent, il en signe un plus directement autobiographique pour adultes, leur parlant cette fois d’une enfant venue dans leur monde.

Notes

  1. La scène où les parents cherchent un nom en urgence, presque par «défaut», pour le bébé qui vient de naître est emblématique de ce point de vue ; suivent les évitements : les médecins qui n’osent se prononcer, l’enfant séparée de la mère immédiatement, la couveuse, les questions adjacentes émises par des proches ou moins proches : «tu avais fait tous les tests ?», «Faut leur faire un procès», la négation de la naissance par le père chez le cordonnier, etc.
  2. Un au-delà des mots connotant.
  3. Ici c’est chez moi, éd. Autrement, Homme de couleur ou Quatre petits coins de rien du tout, éd. Bilboquet, par exemple.
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Chroniqué par en avril 2009

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