Col Blanc
La grande dépression aurait du s’appeler la grande dépréciation. Toutes les valeurs, qu’elles soient marchandes, financières ou morales virent leurs cours à la baisse, dans une chute asymptotique sans fin vers le néant des possibles.
Les chutes se firent depuis des gratte-ciels bien sûr, mais de l’échelle sociale surtout. Ce qu’il fallut apprendre donc, c’est l’appréciation de soi et des autres, avec ce danger de n’apprécier que soi en dépréciant les autres pour en faire une guerre.
Col blanc montre à l’échelle individuelle, cette prise de conscience sans mot dire. Un homme, travailleur intellectuel, employé dans une agence de publicité, col blanc donc, se sent bien différent de ceux arborant la couleur que l’on suppose bleu ouvrier. A équidistance sur l’échelle sociale, il regarde en bas cette couleur tendant vers le rouge pour mieux regarder vers ce haut de nuées à atteindre, dans une Amérique où, suivant le refrain bien connu, tout est possible.
Mais l’année 1929 arrive, et la chute commence, s’incarnant dans une lente agonie sociale. L’agence qui l’emploie ferme, il monte la sienne. Echec, pas de clients. Il ouvre un commerce, échec à nouveau, une grande chaîne s’installe devant sa boutique. A cela s’ajoute une femme enceinte, puis malade, réalisant d’autres déchéances dans une Amérique bien plus puritaine de surcroît (Avortement ? Vente de l’enfant ?) qui les confronte aussi aux manques des politiques sanitaires et au prix à payer pour se soigner.
Patri va jusqu’à montrer l’ambiguïté du N.R.A. (National Recovery Act), et de son utilisation par certains milieux d’affaires pour mieux exploiter leurs employés et casser les velléités syndicales.[1] Le col blanc finit par se retrouver à la rue, avec les sans-emploi et les sans-terre décrits par Steinbeck, mais avec cette note d’espoir où, autour d’un feu, se formule l’union avec ceux qu’il ne savait apprécier. Tous dans la rue, ils peuvent marcher ensemble et faire poids.
Objet dégradant, ce col était donc un bandeau empêchant de voir, mais aussi un collier et un collet dont on se sert respectivement pour domestiquer et piéger.[2]
Ce livre fut réalisé dans la seconde moitié des années 30 et publié à la fin de 1940. C’est un récit entièrement muet, composé d’environ 130 planches toutes réalisées en linogravure.
Giacomo Patri marche sur les traces de Lynd Ward et Frans Masereel, en retenant du premier l’utilisation d’une bichromie orangée montrant des notions abstraites et intérieures, comme celle du temps et l’état mental et réflexif du personnage.[3] L’expressionnisme du xylographe belge semblera évident à certains bien qu’il témoigne plus, ici, d’un phénomène d’acculturation somme toute logique, où se retrouvent les influences d’une imagerie populaire vernaculaire[4] et les échos d’un surréalisme lointain faisant son chemin jusqu’en Californie. Patri se distingue aussi, en utilisant avec intelligence des images de tout format, rythmant avec beaucoup d’efficacité son histoire.
L’intérêt de ce livre est triple. D’abord comme jalon dans cette étrange histoire du récit muet. Ensuite, comme document sensible et précis sur cette décennie de crise bien lointaine dorénavant. Enfin, comme résonance particulière avec ce début de XXIe siècle où les nouveaux cols blancs sont streetwear (portant la rue sur eux) et s’ignorent joyeusement cols bleus ou à proximité, puisque ceux-ci n’existent pas, sont délocalisés, remplacés par des bras robots et surtout niés médiatiquement.[5]
L’échelle sociale au sommet distant comme jamais, est bien glissante de nos jours, les rues nous le confirment. Mais noyée dans des volutes imitant les nuées spectaculaires des sommets, elle évite ainsi à qui s’accroche encore à ces barreaux, toute véritable appréciation ou dépréciation. Un brouillard, une courte vue, et un autre mutisme donc, que le livre de Patri avait su résoudre par celui des images semblant langage universel.
Est-ce une leçon ? Le fait que ce livre sorte chez Zones, labels des éditions La découverte sans que celui-ci soit dédié à la bande dessinée est déjà un élément de réponse de la part des éditeurs, puisque s’y côtoient témoignages, documents et essais.[6] Au reste, Col Blanc est peut-être un livre de crises. Réédité une première fois en 1975 (uniquement aux Etats-Unis) il l’est à nouveau de nos jours et traduit cette fois-ci. A défaut d’être une réponse, ce livre serait une action par ce biais, en étant symptomatique.
Notes
- Ici en exploitant l’individualisme des «cols blancs» par exemple.
- «Col blanc» se dit «white collar» en anglais.
- Il faut noter que la gestion du temps est très précise dans ce récit. La naissance du troisième enfant par exemple est un moyen pour Patri de montrer le temps courant sur plusieurs années.
- Pas seulement de nature cinématographique.
- Cinéma, télé, romans, etc. à de très rares exceptions, il n’y a plus d’ouvriers dans les histoires qu’ils racontent.
- La version numérique en lecture libre de Col Blanc est disponible sur le site de l’éditeur.
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