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Comics About Cartoonists

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Pour certains, l’importance prise par l’autobiographie en neuvième chose pourrait expliquer la recrudescence récente d’albums ou de séries où l’auteur de bande dessinée, voire sa profession, se hisse au rang de personnage ou de sujet principal[1]. Ce serait comme une forme acculturée, dite «de proximité» pour ses pourfendeurs, oscillant entre le témoignage édifiant et l’anecdotique joyeux suscitant la connivence.
Mais ne serait-ce pas plutôt l’importance médiatique ou symbolique prise par l’autobiographie en bande dessinée ces derniers temps, qui nous amènerait à penser ce qui ne serait finalement qu’une thématique presque aussi vieille que le neuvième art et sa modernité ? Un sujet somme toute traditionnel qui se renouvellerait plus ou moins au fil du temps par l’émergence de nouveaux styles graphiques ou narratifs, par l’évolution de vecteurs éditoriaux, voire par la curiosité du lectorat ?

Cette anthologie de l’auteur et historien des comics Craig Yoe, pourrait apporter matière à cette réflexion. Il y réunit récits et dessins d’humours peu connus, signés par une trentaine de créateurs parmi les plus importants de la bande dessinée américaine antérieure aux années 60[2].
A la lecture du livre, six motifs semblent se dégager et être explorés par les auteurs. D’abord la solitude du créateur de comics (ici métier assimilé à celui de dessinateur), dont Craig Yoe rappelle qu’à l’époque et aux Etats-Unis, cette profession avait un des taux de suicide les plus importants. Ensuite vient le problème du manque d’inspiration, souvent associé à un troisième, celui de l’urgence provoquée par l’échéance de la remise des planches à l’éditeur.
L’autre grande famille de motifs est celle composée par celui de l’auteur dépassé par sa/ses créature(s) prenant littéralement vie[3], trouvant son origine plus ou moins affirmée dans celui de l’importance de l’imagination des créateurs de comics, qui seraient capables comme aucun de divertir et de faire s’évader leur lecteurs par les mondes qu’ils créent. Enfin, le dernier serait un auteur à l’image de sa production, c’est-à-dire naïf, à la fois ou séparément comme grand enfant et dans la façon de ne pas soupçonner les conséquences de son travail.

Tout cela évolue en fonction de l’époque (ici de 1890 à 1960), du contexte éditorial (les artistes travaillant pour la presse quotidienne — comics strips, pages de suppléments dominicaux — ou pour les éditeurs de comics books), ou des genres exploités (humour, horreur, science-fiction, policier, comédie sentimentale, etc.). Parmi les nombreuses curiosités de cette anthologie, citons le récit Comic Valentine d’Ogden Whitney, mettant en scène (dans une profession alors quasi exclusivement masculine) une jeune dessinatrice de bande dessinée qui va connaitre le succès. Publié en 1960 dans My Romantic Adventures, le récit inverse le mythe de Pygmalion. L’auteure (qui s’appelle Peg Manton…) dessine un homme idéal qui va exister. Le scénario montre une dessinatrice naïve, qui ne sait pas voir la beauté intérieure de celui (petit et gros) qui l’aime vraiment depuis le début et l’a soutenue, et se laisse abuser par les apparences et son propre imaginaire. La morale sera évidement sauve en ces débuts du «Comics Code», pour une histoire qui est une définition en filigranne de ce que l’on reproche alors aux comics dévoyant les publics «innocents».

Ces six motifs émergeant de cette anthologie pourraient se retrouver eux aussi à divers degrés, dans les bandes dessinées actuelles mettant elles-aussi leurs auteurs ou leur profession en scène. Une filiation qui, dans l’univers franco-belge se raccrocherait non plus à l’autobiographie et ses avancées, mais au Pauvre Lampil de Lambil, à certaines pages de Gotlib au temps de Pilote, ou à certaines planches de Quick et Flupke (version noir et blanc) où les deux personnages malmènent leur créateur[4].

Craig Yoe parle en sous-titre d’une profession qualifiée d’«oddest», trop inhabituelle pour trouver sa place et sa singularité. Le choix des récits et leur organisation montre une forme d’accomplissement et d’affirmation. Les auteurs y dévoilent qu’ils existent, mais avant tout comme professionnels faisant profession.

Notes

  1. Comme L’atelier mastodonte par exemple, ou certains blogs d’auteurs.
  2. Citons : Kirby, Herriman, Gross, Wood, Eisner, Bushmiller, Caniff, Segar, Wolverton, Kurtzmann, McCay, etc.
  3. Créatures qui peuvent être des lapins de cartoon ou des monstres, des extraterrestres, etc.
  4. Notons aussi que la seule histoire où n’émergent pas ces six motifs dans l’anthologie de Craig Yoe est celle d’une courte biographie de Walt Disney datant de 1948. Une hagiographie à la  sauce «success story» et «American dream» en comics, qui trouverait aujourd’hui son équivalent dans celle en manga sur Steve Jobs par exemple.
Chroniqué par en octobre 2013

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