Le Complot

de

En 1864, Maurice Joly publie un pamphlet contre Napoléon III qui, quelques décennies plus tard, va servir de matrice aux Protocoles des Sages de Sion, un des textes les plus célèbres de l’antisémitisme et hélas toujours célébré par une part d’imbéciles semblant irréductible, voire croissante.
Par différentes saynètes suivant scrupuleusement la chronologie de plus d’un siècle et demie d’Histoire, Will Eisner retrace l’élaboration et l’évolution de ce texte, de sa conception par des services secrets Russes installés en France à son énième avatar en Egypte, en 2003, sous la forme d’une série télé reprise et diffusée dans la majeure partie du monde arabe.

En concevant cet album Will Eisner avait pour ambition de montrer dans un «langage accessible» et «populaire»[1] la fausseté originelle de ce que de trop nombreuses personnes arrivent encore à considérer comme une preuve. Ceci est bien évidement d’une ambition plus que louable, mais malheureusement Le Complot est loin de la servir et d’en être à la hauteur. Ce livre est un échec pour essentiellement deux raisons :
La première tient au postulat de départ où l’on considère la bande dessinée comme «populaire» et «accessible». L’art séquentiel, avec toute l’exigence qu’a mis Eisner dans cette expression, n’est ni plus populaire ni plus accessible que les articles ou livres ayant déjà évoqué l’escroquerie des Protocoles. La télévision est populaire et accessible, mais la bande dessinée, elle, n’est plus un média de masse comparable depuis au moins plus de 30 ans, aux Etats-Unis comme en Europe. Seule la manga au Japon peut encore se targuer de ce statut. Quant à cette éventuelle notion d’accessibilité de la bande dessinée, je la trouve ici un peu affligeante, hésitant entre «les lecteurs de bandes dessinées ne savent pas lire» et le «on va vous faire un La vérité sur les Protocoles des Sages de Sion pour les nuls».[2]
La deuxième raison tient au processus narratif utilisé. Dans son livre, Will Eisner détaille et habille une chronologie plutôt qu’il n’explique les arcanes qui seraient à l’origine ou expliqueraient les différents événements marquant l’émergence et la perpétuation des Protocoles des Sages de Sion. Il tombe donc rapidement dans les travers de certains «docu-fictions», s’attardant sur des reconstitutions cadrées serré pour cacher le peu de budget pour les décors et les costumes, et la dramatisation excessive par le montage et les commentaires essayant de concrétiser des faits pouvant paraître trop abstraits aux spectateurs/zappeurs. Ici, le résultat tient de l’enluminure bavarde[3] et de la paraphrase. Dans ce dernier cas, Eisner multiplie les dialogues entre personnages lambda, jamais directement concernés, qui n’ont que l’évidence de leur position sociale (policier, juge, etc. ) ou l’érudition de leur métier pour statut (journalistes, bibliothécaires, etc.[4] ) mais qui commentent l’actualité des Protocoles avec emphase et théâtralité, permettant ainsi l’insert de photocopie documents/preuves ou, si ceux-ci manquent, d’évoquer par flash-back l’événement qui fait date (procès, etc.).

A aucun moment Eisner ne cherche sérieusement à reconstituer avec cohérence les lieux ou l’apparence de ses personnages. Il arrive avec un langage réifié, semblant vouloir répondre par les clichés à ce qui n’est que clichés.
Au final l’information distillée est plus que maigre et l’on finit par se dire «tout ça pour ça ?». Impression qui se confirme à la lecture de la dizaine de pages totalisant la préface d’Umberto Eco et la postface de Stephen Eric Bronner, puisque celles-ci nous en apprennent bien plus que les cent vingt de bande dessinée.
En quelques phrases, Bronner montre par exemple l’importance de l’affaire Dreyfus dans laquelle est plongée la France où les rédacteurs Russes des Protocoles séjournent. Eisner n’évoque ce contexte déterminant que par une phrase interjetée par un gros buveur fumeur (p.54). Tout l’épisode de la rédaction des Protocoles se passe dans un appartement bureau qui pourrait être n’importe où (pp.53 à 60) …
De même, toujours d’après la postface, le premier éditeur des Protocoles des Sages de Sion, le russe Serge Nilus, avait 43 ans en 1905 et Eisner le dessine, inutilement d’un point de vue narratif, comme un vieillard, sorte de Raspoutine cacochyme grimpant voûté les escaliers du palais des Tsars (p.61) …

Tout l’échec du Complot est de vouloir paraphraser des faits qui ne sont ni démonstratifs ni suffisamment descriptifs, par un langage d’images ne cherchant plus sa cohérence dans le monde réel mais dans celui, fictif, précédemment élaboré. Tant qu’il se limitait à la fiction où à sa jeunesse (au «je») le hiatus ne pouvait avoir lieu. Mais ici il éclate.
Le titre de son livre pouvait pourtant laisser présager au contraire la perception d’une notion essentielle à notre époque. Car du succès des X-Files il y a dix ans, à celui tout aussi massif du Da Vinci Code aujourd’hui, la notion de complot n’a jamais été aussi primordiale à la culture de masse actuelle. En des temps, où il est toujours plus logique de passer en prime time une (fausse) autopsie d’extraterrestre qu’un reportage sur la genèse d’un texte antisémite, je doute qu’une bande dessinée puisse rétablir la vérité. Mais à charge de Will Eisner, il est vrai que l’antisémitisme est hélas autrement plus présent par la violence qu’il manifeste et que celle-ci et sa persistance nous laisse tous sans voix.

Notes

  1. In Will Eisner : Le complot, , Grasset, Paris, 2005, p.3.
  2. En quatrième de couverture un extrait de propos tenus par Cynthia Ozick (dont j’ignore tout) laisse entendre que ce livre pourrait être «aux Protocoles ce que Maus fut à l’Holocauste : un moyen de diffuser la vérité auprès d’un large public.»
    Point de vue et conclusion rapide qui en dit plus sur des espoirs éditoriaux (que partage Grasset), une vision caricaturale de la bande dessinée, et une lecture rapide de Maus. Ce chef d’œuvre n’a jamais eu l’ambition de dire la vérité, mais seulement de dire intimement deux générations apparaissant aujourd’hui fondamentales au XXième siècle (celle de la guerre et celle de l’immédiate après guerre), avec en plus l’usage et l’interrogation inédits des spécificités d’un médium mésestimé. Des buts que ne partage pas du tout du Le complot.
  3. Voir pp. 73 à 89 où l’auteur met côte à côte des extraits des Protocoles des Sages de Sion et ceux du Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, livre de Maurice Joly.
  4. Eisner va jusqu’à se mettre en scène dans les dernières années de son livre. Elles sont parmi les pages les plus marquantes. Dommage qu’il n’ait pas cherché à dire «je» dès le départ, il aurait pu, ainsi, dire plus facilement «pourquoi» que «comment».
Site officiel de Will Eisner
Site officiel de Grasset
Chroniqué par en février 2006

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