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Crimson Prince (t.1)

de

Notes de (re)lecture

Des voix habituellement bien rangées

J’ai l’habitude de présenter les différentes catégories de voix qui s’expriment dans la bande dessinée en distinguant :

– Les voix des protagonistes du récit : les personnages s’expriment dans des bulles. Ce qui est écrit dans ces bulles est prononcé à voix haute.
– Les voix intérieures des mêmes protagonistes : celles-ci s’expriment dans des bulles aux contours spéciaux (souvent en forme de nuage). Ce qui est écrit ici n’est pas entendu des autres protagonistes.
– La voix du narrateur : elle s’exprime en général dans une réserve rectangulaire en haut de l’image. Les «pendant ce temps», «le lendemain» et autres «notre héros était loin de se douter que…» etc. s’adressent au lecteur et ne sont pas entendus des protagonistes
– La voix de l’auteur, qui se fait rarement entendre mais intervient parfois en parenthèse dans le récit (elle est par exemple très présente dans Maus ou dans Logicomix) selon des modes à chaque fois différents.

Auteurs et lecteurs de bande dessinée ont progressivement établi des codes pour distinguer ces différentes voix (forme des réserves de texte, lettrage, style d’écriture…) et faciliter la lecture. L’existence même de ces codes ouvre auss la possibilité de transgressions créatives, etc.

Un nouveau désordre polyphonique

Crimson Prince de Kuwahara Souta nous propose une étonnante variation de ces codes : Une simplification de la variété des registres conjuguée à une sophistication des catégories de dialogues : Ici, point de narrateur, ni de voix de l’auteur, nous n’entendons que les personnages de l’histoire, dans leurs dialogues et leurs monologues. Mais ceux ci s’expriment à différents niveaux de réalité :

– Le héros, Kôjirô (qui se trouve être un prince du monde des démons… soit) dialogue avec l’héroïne, Hana (simple mortelle) et d’autres personnages de son environnement ;

– Kôjirô entre fréquemment dans des monologues intérieurs, que nous qualifierons de dialogue avec lui-même ;

– Il dialogue aussi avec le petit diable qui l’accompagne et qui reste invisible aux autres protagonistes ;

– Enfin, de nombreuses séquences de flash-back s’intercalent dans le récit, en présentant elles aussi les mêmes trois niveaux.

Le lecteur est ainsi invité à suivre trois niveaux de dialogues qui se superposent systématiquement, et sont parfois dédoublés (pendant les flash-back). Or, très peu d’indices nous sont donnés pour discriminer ces trois niveaux : les formes des bulles varient bien un peu (certaines sont elliptiques, d’autres rectangulaires ou polygonales) ainsi que le graphisme de leurs contours, mais ces variations ne nous aident pas car elles n’indiquent pas un changement de niveau de dialogue ; un seul petit indice nous est donné par le lettrage de la voix du petit diable : en capitales et en caractère gras, il s’identifie immédiatement.

En fait, l’auteur, Kuwahara Souta, semble s’émanciper délibérément de tous les signes qui permettraient de discerner les différentes voix du récit : aucun repère graphique stable (lettrage, forme des bulles…) ne permet de discriminer à coup sûr, parmi les paroles prononcées par Kôjirô, celles qui s’adressent à Hana et aux autres êtres humains de l’environnement, de celles qu’ils prononcent en son for intérieur et de celles qu’il adresse au diable qui l’accompagne. Il est aussi impossible d’attribuer une voix à un personnage étant donnée l’absence quasi systématique de queues aux bulles… enfin, de nombreux signes graphiques supplémentaires semblent ajouter encore à la confusion : en plus des habituelles onomatopées, le dessin contient fréquemment des phrases complètes ou non, inscrites obliquement en en petits caractères à proximité des personnages dessinés, textes qui semblent rapporter des propos secondaires («haha», «même pas drôle»…)

 Et pourtant… l’œil lit

Ce désordre dans l’utilisation des règles communément admises n’est pourtant pas source de confusion : l’expérience montre que le lecteur ne s’y perd pas et réussit aisément à suivre toutes les voix qui s’expriment simultanément en les discriminant avec suffisamment de certitude pour ne pas introduire de doute qui mettrait en péril son adhésion au récit.

Il suffit pour cela de se laisser porter par les positions des bulles. Voilà en effet une règle qui n’est pas transgressée : les bulles se lisent dans l’ordre habituel, de haut en bas et de droite à gauche (c’est un manga !). Rassuré par le fait que sa confiance dans l’ordonnancement des bulles n’est pas trahie, le lecteur constate aussi que les discontinuités de texte lui permettent de s’y retrouver dans l’enchevêtrement des bulles, comme dans l’exemple suivant, mêlant un dialogue de Kôjirô et de Hana (les «–» signalent des changements de bulles) : «Tu portes des lunettes, en fait ?» – «Euh euh…» – «O… Oui. Mais juste pour bosser» – «Bon sang» – «Ça ne va pas du tout» – «Ah bon…» – «Je suis coincé… Je ne sais pas quoi lui dire…» – «…» – «Tu es sûr que ça va ?» – «Comment… je vais m’en sortir ?»

Il est évident ici que s’entrecroisent les questions de Hana, les réponses de Kôjirô et ses pensées intérieures et que «Je suis coincé… je ne sais pas quoi lui dire» fait partie de cette dernière catégorie, par exemple.

Et rapidement, on se rend compte que chaque page contient son propre code de lecture que l’on s’approprie quasiment instantanément : dans telle double page, les pensées de Kôjirô figurent dans des cadres carrés, dans telle autres, elles se repèrent par l’absence de cadre…

Mais pour quoi faire ?

Il ne s’agit finalement pas d’une transgression des règles mais plutôt d’une grande liberté dans leur utilisation. Kawahara Souta compte sur nos compétences de lecteur pour s’émanciper de certaines contraintes d’écriture, en prenant bien la mesure des limites jusqu’auxquelles elle peut s’aventurer et sans les franchir (et quand il le faut, elle met bien quelques queues aux bulles, ou ajoute à côté de la bulle une petite icône, avatar du personnage qui parle). Elle gagne ainsi des marges de manœuvre qu’elle met à profit pour renforcer l’intensité dramatique du récit (les variations  de forme et de contours des bulles sont souvent dévolues à nuancer l’intensité des paroles prononcées) ou, plus souvent, pour accentuer des effets de composition et d’ambiance des doubles pages : les positions, formes et contours des bulles se mettent ainsi au service de l’esthétique d’un dessin ou de l’ensemble de la double page dans un effort parfois un peu superficiel : une telle intelligence dans la gestion de la lisibilité pourrait aussi être mise au service d’un récit qui gagnerait en profondeur ou en impact.

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Chroniqué par en juin 2013

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