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The Culture Corner (1945-1952)

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Basil Wolverton, né en 1909, a commencé sa carrière comme comédien de vaudeville theatre durant les «Roaring Twenties» (avec un numéro de ukulélé suivi d’une imitation de claquettes), tout en gagnant un peu d’argent comme illustrateur pour le Portland News. Il appartient à cette génération de dessinateurs de comics qui est encore profondément enracinée dans le music-hall et dans l’attraction, et qui en tire son goût du grotesque, de la démesure, de la déformation, de ce qui dans le dessin est aberrant, outrageusement exagéré, freaky, et attirant pour l’œil.[1]

Le dessin de Wolverton est donc très logiquement un dessin de chansonnier, un dessin de comic strip conçu comme une déclinaison du vaudeville theatre, et qui n’oublie jamais totalement qu’il trouve ses origines dans le goût populaire pour les dime museums et les nickelodeons. À ce titre, Wolverton forge son art dans un monde antérieur au triomphe du cinématographe, qui phagocytera dès les années 30 l’ensemble de cette si riche «soupe originelle» de l’attraction populaire dans laquelle, des années 1880 aux années 1920, émergent des dizaines de formes dynamiques, empiriques, tâtonnantes, concurrentes.

Extrêmement (et délibérément) éloigné des centres de production de la côte Est, Wolverton, né dans l’Oregon, s’installe à Vancouver (WA). Il ne renoncera jamais à cet éloignement : sa popularité à l’époque de Mad, puis sa reconnaissance par les auteurs de l’underground des années 60[2] ne doivent pas masquer son essentielle étrangeté à cette génération qui n’est pas la sienne du tout.[3]

Alors qu’il n’avait, outre ses cartoons pour le Portland News, proposé que des comics de SF gentiment délirants — dont un Marco from Mars dont la publication fut annulée, parce que Buck Rogers venait subitement d’occuper le même créneau — Wolverton crée en 1942 Powerhouse Pepper pour Timely Comics (qui deviendra Marvel Comics en 1961). Powerhouse Pepper exploite déjà la veine délirante et monstrueuse qui, issue du vaudeville, va rendre Wolverton célèbre et faire de lui l’invention de la «spaghetti and meatballs school of arts» : un style coulant, fluide, où les traits semblent vouloir se déformer à l’infini et, dégoulinant sur la page en nouilles molles et absurdes, inventer une nouvelle dimension pour la charge dessinée. L’incroyable plasticité de son trait lui vaut, en 1946, de remporter face à plusieurs dizaines de milliers de concurrents le concours lancé par Al Capp pour représenter Lena the Hyena, «la femme la plus laide du monde», personnage récurrent mais jusqu’alors invisible de sa série Li’l’ Abner.

En 1944, Wolverton propose à Will Lieberson, éditeur chez Fawcett, une rubrique loufoque qui pastiche avec un humour absurde et décapant les rubriques de conseils pratiques des pulps magazines. Après une brève hésitation, The Culture Corner est né, et paraîtra chaque mois dans Whizz Comics entre 1945 et 1952. L’anthologie publiée par Fantagraphics reprend l’ensemble de ces planches (ou plutôt des demi-planches : The Culture Corner est toujours fait de deux strips superposés qui occupent une demi-page), en leur ajoutant en vis-à-vis la reproduction du croquis original de Wolverton. Dans le bref espace de ses deux strips, chaque édition du Culture Corner s’empare d’une question pratique («Comment soigner les pieds plats ?», «Comment mordre dans un hot dog ?», «Comment ouvrir une fenêtre qui résiste ?»), et propose une solution abracadabrante, grotesque, contournée, délirante. Les mécanismes inutilement compliqués, à la Rube Goldberg, y côtoient les déformations plastiques les plus dingues : membres tordus, étirés, retournés, enflés, cloués, brûlés, toute la panoplie des tortures graphiques que l’on peut infliger à un personnage de cartoon y passent. Et, pour emballer l’ensemble, Wolverton donne libre cours à son goût des assonnances, des allitérations, des rimes absurdes. Les nursery rhymes rencontrent le vaudeville et se mélangent au cartoon : le résultat, feu d’artifice de trouvailles verbales et de gags visuels inusables, aura de nombreux héritiers : le comic strip burlesque, né sur les planches du vaudeville, montrera toujours un immense appétit pour le détournement du faux didactisme des conseils pratiques, et en fera un réservoir inépuisable de détournements comiques — les leçons du Professeur Burp, créées par Gotlib dans la Rubrique-à-Brac, sont ainsi de dignes héritières du Culture Corner de Wolverton.

Notes

  1. La meilleure introduction à l’œuvre de Wolverton se trouve dans le catalogue publié à l’occasion de l’exposition «Basil Wolverton» au Grand Central Art Centre de la California State University à Fullerton, en novembre 2007 : Glenn Bray (ed), The original art of Basil Wolverton. From the collection of Glenn Bray, San Francisco, GCAC/Last Gasp, 2007. On y trouve une préface de Glenn Bray, une autre de Monte Wolverton — le fils de Basil, qui rédige aussi l’introduction à l’anthologie The Culture Corner — et surtout une précieuse introduction biographique de Doug Hearvey.
  2. Crumb affirme l’avoir découvert dans les couvertures de Mad en 1954 et en avoir reçu un choc décisif — l’influence graphique est patente.
  3. Harvey Kurtzman a 15 ans de moins que lui, Feiffer 20, Crumb 34, Drew Friedman 49 !
Chroniqué par en février 2012

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