Fleep

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D’emblée, Fleep intrigue. Avec son format à l’italienne et sa couverture sans dessin, toute noire, avec pour seuls textes, le strict minimum : le nom de l’auteur et celui de l’éditeur, ainsi que son titre noir sur une bande blanche. Si nous ne comprenons pas de suite pourquoi le titre est placé entre deux points noirs, c’est le mot lui-même qui étonne le plus. «Fleep» ? Impossible d’en trouver une traduction et le lecteur intrigué pourra vainement chercher quelques jeux de mots en anglais.[1] La raison est bien simple : ce mot n’existe pas. Nous comprendrons par la suite pourquoi.

Fleep est un huit clos. Le personnage principal (nous apprendrons qu’il se nomme Jimmy quelques pages plus tard), après être entré dans une cabine téléphonique, s’y retrouve enfermé par des blocs de béton. Comment sont-ils arrivés là ? Pourquoi le héro était-il évanoui avant de réaliser sa claustration ? Personne ne le sait. Et si ce sont ces questions qui intrigue le lecteur de prime abord, le personnage principal, lui, fait preuve d’un pragmatisme et d’un sang froid hors norme : il étudie minutieusement la situation et les options qui s’offrent à lui pour sortir, avertir l’extérieur, et survivre.
La situation n’est déjà pas banale, mais Jason Shiga teinte en plus son récit de fantastique : lorsque le héros tente d’entrer en communication avec l’extérieur grâce au téléphone, il se retrouve confronté à une langue inconnue. En haut de la porte de la cabine, il est inscrit «Fleep». Affaire résolue — «fleep» veut donc dire «téléphone», et les deux points noirs qui entourent le titre sur la couverture ne sont que la représentation graphique des deux cercles qui entourent le mot téléphone sur les cabines… Le lecteur attentif aura d’ailleurs remarqué qu’avant de pénétrer dans la cabine, celle-ci était ornée du mot «téléphone» et non pas «fleep».
Langue inconnue, lieu inconnu,[2] Jimmy semble bien mal embarqué… Pourtant, particulièrement doué en mathématique et doté d’une logique improbable, Jimmy trouve petit à petit des solutions, voire des réponses…

Jason Shiga se révèle particulièrement doué pour créer des situations invraisemblables et de réussir à les rendre crédible de part un aspect logique étonnant. Pas le temps de souffler, le cerveau de Jimmy va à cent à l’heure et on ressent le plaisir pervers qu’à l’auteur de se poser lui-même des pièges impossibles à résoudre. Cette dynamique du défit n’est pas sans rappeler les jeux de logiques que s’est imposé Trondheim dans Lapinot et les carottes de Patagonie, ou dans Mildiou par exemple… L’humour n’est pas absent, puisque Shiga apporte parfois des solutions pour le moins incongrues[3] qui donnent au récit un ton particulier, mélange d’angoisse et de situations décalées. Et c’est justement ce ton, rare, qui fait la force de ce livre. Mais pas seulement.
Le dessin de Jason Shiga, tout d’abord, dont le style pourtant commun[4] et le trait maladroit et froid peuvent rebuter. Pourtant, il y a une atmosphère étonnante et une efficacité indéniable dans ces quelques lignes, dans les plans utilisés, et dans les expressions du visage de Jimmy. Aussi, l’utilisation du lavis sur un style graphique simple, voire amusant, renforce le contraste angoisse/humour exposé plus haut. Vient ensuite le rythme implacable imposé au lecteur. Une fois la situation belle et bien posée, les textes se font plus courts, et le rythme de lecture s’accélère. Le découpage scande une dynamique continue et si l’auteur s’autorise par moment de courtes pauses — cases sans textes ou respirations contemplatives — on reste pendu à l’intrigue jusqu’au bout. Atmosphère teintée de fantastique, mystères à gogos, indices au compte-gouttes et rythme halletant. Cela pourrait faire penser à certaines séries télévisées américaines, mais Jason Shiga n’est pas J.J. Abrams et ne cherche pas seulement la dynamique du récit. Comme nous allons le voir, dans Fleep la forme conceptualise parfaitement le fond : La couverture, le découpage et la narration sont comme un reflet des thématiques de mystère et d’enfermement qui sont au centre du récit.

La construction en gaufrier de six cases participe en effet au sentiment de claustration. Les cases sont carrées, régulières — à aucun moment une case plus grande ne vient faire respirer la page, et le lecteur ne peut éviter la sensation d’étouffement. Ce constat devient encore plus flagrant lorsqu’on retourne en première page et que l’on s’aperçoit que la (seule) toute première case prend deux cases de large, symbolisant alors l’espace de liberté du personnage, alors à l’extérieur de la cabine… Dans la deuxième case, il est entré, et dès lors se succèdent les cases de même taille, carrées, pendant tout le reste du livre.
Il est essentiel aussi de parler du rôle du noir. Dès la deuxième page du récit, alors que Jimmy reprend connaissance dans une cabine téléphonique à la lampe éteinte, tout baigne dans le noir, et ce sur toute la double page (à l’exception de la dernière case tout en bas à droite, où la lumière s’allume). Seuls apparaissent les yeux de Jimmy et les récitatifs. Le noir, au delà de son aspect narratif («il fait noir») devient une métaphore graphique de l’enfermement. En effet, sur la couverture elle-même le bandeau-titre blanc est isolé au milieu d’une importante masse noire, et le mot «Fleep» est, comme nous l’avons vu, lui-même écrit en noir : on peut y voir le symbole de l’idée que le téléphone, objet de communication vers l’extérieur, devient paradoxalement lui-même objet d’isolement. N’oublions pas non plus l’espace inter-iconique, habituellement vide et blanc, ici remplit de noir, renforçant le cloisonnement des cases carrées…
Jason Shiga s’amuse donc à trouver des moyens formels qui renforceraient son récit en accentuant les paradoxes et les oppositions. On peut ainsi déceler de nombreuses dualités : noir/blanc, dedans/dehors, angoisse/humour, logique/absurde, réalisme/surréalisme, réalité/imaginaire, dessin froid/utilisation du lavis, vie/mort, communication/isolement…

Si je parle beaucoup de la forme, c’est qu’il y a moins à dire sur le fond. Récit divertissant sans réelle profondeur, Fleep tient plus de l’exercice de style que de l’œuvre majeure. Pourtant, réussir à conter quelque chose qui s’inscrit dans une certaine tradition du récit d’aventure, tout en respectant une unité de lieu (qui plus est un endroit aussi étriqué qu’une cabine téléphonique !), c’est un véritable tour de force. Mais on peut évidemment pousser la réflexion plus loin.
Dans sa quête désespérée, Jimmy nous fait penser à Shiga face à ses planches. Devant telle situation, quelle idée trouver pour avancer ? Le personnage principal respecte un système de pensée quasi mimétique à celui de son auteur. Cette mise en abîme est peut-être innocente, mais elle renvoie à une image qui résulte d’une éternelle relation artiste/œuvre : l’isolement de Jimmy devient alors la représentation de celui de l’auteur face à l’acte créatif.

Alors, Fleep pur objet de divertissement ? Bande dessinée à contrainte parfaitement conceptualisée ? Ou représentation formelle du processus créatif ? Eh bien, un peu de tout ça. Pluri-œuvre à différents niveaux de lecture, si Fleep n’a pas l’ambition du chef-d’œuvre, il reste une expérience riche et passionnante, chose trop rare depuis quelques années.[5]

Notes

  1. Le premier venant à l’esprit est «flip» rappelant les flip books, dont le format à l’italienne peut faire penser, mais la lecture des premières pages suffiront à éluder cette suspicion.
  2. On apprendra par la suite que l’action se déroule en République Séparatiste Insulaire de Simbia : pays imaginaire, situé par l’auteur entre la Russie et le Japon, en plein océan.
  3. Jimmy va boire sa propre urine pour gagner vingt minutes de survie, par exemple.
  4. Hormis les visages, les codes utilisés rappellent Matt Groëning.
  5. Pour les anglophones que le travail sur la forme intéressent, sachez le site de Jason Shiga contient de nombreuses pages de bandes dessinées expérimentales, ou formellement jubilatoires… Dont Fleep, dans son intégralité !
Site officiel de Jason Shiga
Site officiel de Cambourakis
Chroniqué par en juin 2009

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