Foodboy

de

Foodboy n’est pas une forteresse imprenable mais le fil de la narration résistera peut-être à une première lecture : des séquences où s’entremêlent, parfois sans démarcation, action du récit, flashbacks et rêves ; points de vue alambiqués rendant certaines situations indéchiffrables ; peu de dialogues et des personnages difficilement identifiables. Au regard de cette difficulté à entrer dans le récit, le préambule rédigé par Alan Moore, qui distille des informations nécessaires à la bonne compréhension de l’œuvre au milieu d’un concert d’éloges, tombe à point nommé et rassure forcément. Le décor est une région sauvage et désertée du «Pays de Galles post-thatchérien», ravagée par la crise économique, engloutie par l’eau du lac contenue dans les barrages. L’histoire est celle de deux jeunes adultes, Ross et Gary (amis d’enfance vraisemblablement), qui vont voir leur amitié évoluer d’une manière inattendue lorsque le premier décide de renoncer lentement à toute forme de vie en société, alors que le second tente de maintenir un contact humain en lui apportant de la nourriture.

Foodboy est donc le monologue de Gary, qui se heurte au mutisme de son ami.[1] Au-delà d’une histoire d’amitié, c’est avant tout une histoire d’individualités. Gary parle tout seul et raconte son quotidien, comme s’il ânonnait un mantra pour se rassurer, pour garder les pieds bien ancrés dans sa terre galloise, misérablement réduite à une montagne et un agneau contenus dans une ridicule boule à neige pour les touristes.[2] Conscient des contingences matérielles, il tente de rallier Ross à une forme d’existence telle qu’il convient de la mener, pour ne pas s’en éloigner lui-même. S’éloigner de cette réalité, c’est fuir ces paysages désertiques que seules les ombres des arbres et des canettes de bière vides viennent repeupler. Sans multiplier les effets visuels, le trait charbonneux de Swain s’applique à rendre la difficulté des conditions de vie et le sentiment d’isolement qui oppresse les individus jusqu’à l’étouffement : ces deux thèmes trouvent leur plus belle illustration dans les deux cases représentant les poissons, au bord de la suffocation, dans la partie restante du lac qui rétrécit comme une peau de chagrin.

Marginalisation, désocialisation, déshumanisation… Les mots ne manquent pas pour qualifier cette perte d’humanité, mais Carol Swain préfère matérialiser cette notion en dépeignant un retour à l’état animal. Abandonnant une vie de marginal au sein d’une communauté hippie, Ross s’enfonce toujours plus loin dans la végétation sombre et dense des forêts comme une bête traquée par des prédateurs. Plutôt que de filer la métaphore indéfiniment, Swain laisse planer le doute quant à la transformation réelle du jeune homme en un chien sauvage, tout en parsemant des petites touches réalistes et éloquentes : les gros plans de Gary qui se penche vers Ross (qu’on ne voit pas), comme s’il tendait de la nourriture à un chien ; les dents de Ross qui deviennent aussi fines et aiguisées que des crocs ; les ossements d’un cimetière inondé par le barrage déterrés par Ross. Les liens d’amitié qui unissaient Ross et Gary s’illustrent désormais dans une relation maître-chien qui se déconstruit progressivement. Ross ne vient plus réclamer sa nourriture à Gary, poussant ainsi ce dernier à se lancer dans une course-poursuite effrénée à travers les chemins d’un paysage sauvage et hostile dans l’espoir de pouvoir le nourrir.

Si le comportement de Ross reste énigmatique (réel désir de s’isoler ou troubles du comportement ?), les intentions de Gary sont évidentes : il veut être le chaînon intermédiaire entre Ross et la société. Lorsque la communication est rompue et que l’esprit humain semble s’être mué en un instinct animal, la seule manière de créer un lien avec l’autre est de l’aider à entretenir ses fonctions vitales, à préserver son souffle de vie. Rebaptisé Foodboy par ses collègues de cuisine, Gary se remémore la définition de ce mot : «Ce sont les jeunes qui allaient au combat, qui faisaient le sale boulot, pendant que les seigneurs s’enrichissaient sans risque, loin des batailles». Un «laquais», en somme. Quand l’énergie que l’on déploie pour sauver quelqu’un est si forte qu’elle se substitue à son propre élan vital, alors le fait de servir l’autre devient une raison de vivre.

Notes

  1. Au cours du récit, Ross ne parle presque pas, si ce n’est pour balbutier le surnom de son ami : «Gar, Gar…». Néanmoins, Gary rapporte trois anecdotes dans lesquelles Ross prend la parole : dans la première, il interpelle un évangéliste au milieu de son prêche pour, ensuite, lui opposer un silence comme preuve de son nihilisme ; dans la deuxième, il raconte à Gary l’histoire de Sodome et Gomorrhe ; dans la troisième, il semble broder tout un tissu de mensonges autour d’une prétendue péripétie impliquant Gary et un fusil volé, astiqué, exhibé, puis jeté dans le lac.
  2. Gary emporte par inadvertance une boule à neige, venant de la boutique de souvenirs où travaille la mère de Ross. Censée donner une image représentative de la région, elle renferme un paysage dans lequel se trouvent une montagne et l’agneau gallois. C’est cette même boule à neige que Gary dépose dans un champ, à l’orée de la forêt où se cache Ross. Placée à côté d’un morceau de viande d’agneau servant en quelque sorte d’appât, ce souvenir n’est plus destiné aux touristes, mais à Ross lui-même.
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Chroniqué par en décembre 2010

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