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Fugue pour six pattes

de

Notes de (re)lecture

Figurants et digressions

Un des grands plaisirs que procure la lecture des bandes dessinées de Thiriet repose sur son utilisation des figurants.
Je les distingue des personnages secondaires qui ont d’emblée un véritable statut de personnage : ceux-là jouent un rôle durable dans l’histoire, accompagnent «notre héros» sur plusieurs pages et développent de façon autonome plusieurs actions qui vont influer sur la trajectoire du personnage principal. Les figurants, quant à eux, n’ont a priori pas de statut de personnage : Le figurant est un élément de décor, ou un événement sans personnalité (comme une averse).

Thiriet laisse rarement un figurant dans un tel anonymat. Dès lors qu’un être humain apparaît dans une case, il lui confère un statut de personnage : Patrick, Gilles, Séverine, sont présentés planche 21, parce qu’ils sont dans le champ. Avant de les quitter définitivement planche 29, nous sommes informés de leur destin à venir ; nous faisons un bout de chemin avec le terrassier de la planche 37 ; nous partageons les états d’âme de l’automobiliste de la planche 279… Et tant d’autres qui, simples passants, accèdent à la parole par l’effet d’un élan de générosité de l’auteur… et lui fournissent l’occasion de digressions qui sont pour beaucoup dans la légèreté de son style narratif.

Les limites de la digression dans un récit long

Dans Fugue pour six pattes, on sent toutefois Thiriet gêné par le systématisme de ce procédé (Cf. le journaliste de France Culture planche 265 : «on va pas faire la bio de tous les personnages secondaires, non plus» ; notons que ce figurant, à qui on refuse le statut de personnage n’est dessiné qu’en silhouette et n’a pas de visage).

La longueur du fil narratif principal (342 planches de promenade de Oaurol et Baskia) finit par rendre aux digressions leurs places de digressions : Dans un récit plus court, la digression fait hésiter le lecteur (quel récit suivre, celui engagé au départ ou celui qui s’amorce ici ?) et le maintient dans un état d’incertitude et donc d’attention aux événements qui lui sont présentés. Ici, il est plus difficile de se perdre : la longueur constitue un véritable défi pour Thiriet qui doit trouver d’autres ressources.

Pleines pages

Fugue pour six pattes compte de nombreuses cases occupant une pleine page. Ce procédé, rencontré ailleurs, m’a souvent laissé dubitatif. Pourquoi les pleines pages me déçoivent-elles souvent ? Je formule trois hypothèses à ce sujet : La première hypothèse est qu’une case pleine page pose un problème de rythme de lecture : elle se lit aussi vite qu’une case normale et il faut donc tourner les pages plus fréquemment, avec au final l’impression de survoler le livre.

La deuxième est qu’une case pleine page introduit une confusion avec l’illustration de roman littéraire : les gravures illustrant les Jules Verne de mon enfance, ou les dessins en couleurs jalonnant les bibliothèques vertes… Je ne peux pas m’empêcher de voir ces cases pleine page comme des illustrations du reste de la bande dessinée, ce qui les situe en dehors de la narration. Or, elles sont conçues pour participer à la narration. L’hésitation ou l’ambigüité quant à leur statut nuit à la compréhension du récit

La troisième hypothèse est que le lecteur perd des informations de lecture utiles quand il ne peut disposer d’une vision d’ensemble d’une succession de cases ; cette hypothèse est finalement corrélée à un autre postulat : la case (texte et dessin) n’est pas la seule porteuse d’information, la séquence (succession de cases) est aussi importante (essentielle) à la compréhension.

Absurde

Transparaissent dans Fugue pour six pattes les qualités habituelles des bandes dessinées de Thiriet : un sens de l’absurde qui confine parfois à la poésie, la générosité envers les figurants et personnages secondaires (comme si dessiner un personnage dans une case revenait à lui donner la vie et, partant, rendait nécessaire de le traiter humainement), l’affleurement de la personnalité et des goûts de l’auteur…

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Chroniqué par en juin 2014

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