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Garfield Minus Garfield

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Dans le petit monde du comic strip américain, il y a les précaires et les increvables. C’est à dire qu’il y a peu d’entre-deux. D’un côté, des strips au succès modeste, publiés par une poignée de journaux, à la merci du moindre chambardement éditorial. De l’autre les «élus» : Blondie, Hagar The Horrible, For Better Or For Worse et bien sûr l’inévitable Garfield, que les francophones connaissent surtout d’après sa traduction parue chez Dargaud. 
Aux États-Unis, Garfield est à la fois un objet de fascination pour des milliers de fans et la cible privilégiée des nombreux critiques qui ne manquent pas de relever sa platitude, sa pauvreté graphique, sans parler de ses gags tous plus prévisibles les uns que les autres. Cela dit, cette critique a le souffle court, découvrant éventuellement la vanité de dépenser sa hargne sur un phénomène culturel aussi banal.
Le strip en lui-même n’est pas tant haïssable (ce n’est pas comme s’il prônait la violence ou une quelconque idéologie néfaste) qu’il se confond avec le papier peint — et c’est bien ce qu’on lui reproche. Garfield est aujourd’hui une marchandise servant à vendre des peluches, des denrées alimentaires, des films et tout le reste. Le plus intéressant ne serait pas de pointer Garfield du doigt mais au contraire, d’imaginer sa disparition… 

C’est ce qu’a fait un internaute facétieux (et anonyme) avec son blogue Garfield Minus Garfield. Le projet est présenté comme suit : «Qui aurait cru qu’en effaçant Garfield de Garfield, on obtiendrait un strip encore meilleur, parlant de schizophrénie, de désordres bipolaires et du désespoir de la vie moderne ?»[1] Et de s’exécuter sous nos yeux ébahis : Garfield disparu, et avec lui ses répliques pince-sans-rire, seul reste l’éternel second, Jon Arbuckle, soudain promu vedette du strip. 
Comme on peut l’imaginer, cette petite transformation aussi simple que malicieuse nous donne un Jon qui parle tout seul, qui s’emballe tout seul, et qui déprime tout seul. Le rythme général est complètement modifié. Des cases sont laissées vides. On avait un comique gentil et consensuel ; on se retrouve avec un humour froid et grinçant. De convenu, Garfield devient carrément expérimental. Un peu comme dans certains strips de Chris Ware, une situation pathétique est exacerbée, angoisses et hésitations sont poussés à bloc à travers une lorgnette des plus impitoyables. 

Au fond, à quoi servait le personnage de Garfield ? À penser à la place du lecteur.[2] Absent, il nous laisse enfin le loisir de générer notre propre commentaire sarcastique et donc de participer activement à la lecture du strip. Au lecteur le dernier mot.
L’absence de Garfield nous permet également d’imaginer une hypothèse attirante : notre chat orange favori n’a jamais existé et tout ce temps, Jon vivait en pleine hallucination, dans une telle solitude, une telle confusion de l’esprit qu’il en venait à parler à un compagnon aussi imaginaire que contradictoire.[3] Nous croyions assister à un duo comique ; en réalité, nous étions en présence d’une âme en proie aux plus tragiques errements. 

Ironie du sort : la disparition de Garfield est facilitée par ce dessin sans relief qui est la marque de commerce du studio de Jim Davis. N’importe quel utilisateur de Photoshop peut sans peine retirer un personnage ou une bulle de dialogue de Garfield : les cases sont bien carrées, les lignes droites, les couleurs unies. Un minimum de retouches, et voilà : c’est comme si Garfield n’avait jamais existé ! Tiens tiens, un univers tellement lisse qu’il inviterait au vandalisme ? Quelle étonnante métaphore… 

Garfield Minus Garfield est un exemple de critique synthétique d’une bande dessinée, c’est à dire que, plutôt que d’analyser un corpus donné (ce que je fais présentement), elle génère un nouveau corpus où certaines caractéristiques de l’œuvre originale seront soulignées, voire exacerbées. Sans ajouter un mot (au contraire), Garfield Minus Garfield vise plus juste que beaucoup de longs textes ne sauraient le faire et surtout, le résultat est bien plus suggestif.
Même si l’œuvre résultante n’a en soi qu’une portée artistique limitée (surtout une fois passé le choc initial), il s’agit quand même d’un petit triomphe de brillance toute postmoderne et une invitation au déboulonnage de certaines statues : un exercice de détournement interne et par là bien plus ravageur que tout ce qu’auront pu faire dans le passé Situationistes et autres manieurs de ciseaux…[4]

Notes

  1. Garfield Minus Garfield, texte d’introduction. Traduction de mon fait.
  2. Notons que, comme tout animal de compagnie de bande dessinée qui se respecte (Spip, Milou, Snoopy…), Garfield ne communique jamais directement avec les protagonistes humains, et seul le lecteur est à même de lire ses réactions, qui sont d’ailleurs inscrites dans des bulles de pensée.
  3. Dans Calvin & Hobbes, cette dimension imaginaire du compagnon est au contraire soulignée par l’auteur, ce qui explique peut-être le supplément d’empathie du lecteur envers le personnage de Calvin. Sans compter que, n’étant qu’un enfant, ses excentricités nous semblent plus socialement acceptables que celles d’un quidam trentenaire…
  4. Toujours à propos de Garfield, un groupe d’artistes signant Fatal Farm a créé Lasagna Cat, une série de courts-métrages où des strips de Garfield sont rejoués par des acteurs de la manière la plus scrupuleuse possible, pour être ensuite «remixés» en un vidéo-clip musical. Le résultat — indescriptible — relève autant de l’hommage que de la satire.
Site officiel de Jim Davis
Chroniqué par en mars 2008

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