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Gaspation ! / Josette de Rechange

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Il arrive que les enfants de la bande dessinée deviennent à leur tour auteur. Et dans les cas les plus émouvants, ces repreneurs élaborent ouvertement leurs œuvres en réassemblant les fragments, épars, sauvés des utopies pour la jeunesse qui les apaisaient alors. Ainsi est l’univers de Charlie Schlingo : un masque de bande dessinée qui fait paraître la misère moins terrible, l’urbanité moins barbare, et les coups dans la gueule qui constituent le pain quotidien plus dérisoires que réellement blessants.

Quelques avant-bras de Popeye en forme de ballon de rugby par-ci, une ou deux femmes à la frimousse d’Olive par-là, des trognes maléfiques puisées chez des méchants terrifiants, tortionnaire militaire dans Tintin ou Brutus le marin kidnappeur… les ruines d’une enfance révolue remontent à la surface pour soulager les pages. Or, malgré ces références, les bandes de Schlingo n’ont rien de désuets. Leur graphisme, faussement enfantin, est piraté par une ligne presque punk et contemporaine. Quant au langage, il n’a tout simplement pas d’équivalent dans la bande dessinée. D’une poésie surréaliste, il multiplie les associations de mots inattendues, les métaphores et les objets détournés de leur usages, comme ces fameux «sécateurs» qu’un des héros souhaite acheter et qui s’avèrent être en fait une parabole de la drogue (les niveaux de lectures, fort nombreux, se trouvent en effet enrichis par la récente biographie réalisée par Jean Teulé et Florence Cestac, aux éditions Dargaud, indispensable complément de ces deux livres).

Rétrospectivement, Charlie Schlingo n’apparait pas vraiment comme un virtuose, ni même un conteur de génie. C’est une source d’énergie pure, de folie incontrôlable qui anesthésie pour mieux transporter dans cet état d’extase ou l’envie de pleurer vous prend alors que tout dans le récit commande de rire, et vice versa. Voilà pourquoi, avec ces deux anthologies, et le caractère particulièrement historique de son auteur, le travail des éditions de l’Association prend tout son sens. Jeune maison apparue comme au début des années 90, elle ne pérennise pas, contrairement à Dargaud, Dupuis et Lombard, le fond historique de la collection. Elle trace, avec plus de subtilité, des arbres généalogiques invisibles, édifie des mausolées à ses pères de substitution disparus, et s’invente, comme une bonne orpheline, une famille et un héritage de bande dessinée. Charlie Schlingo est l’une de ses racines sécrètes qui explique un certain état moderne de la bande dessinée.

[Chronique précédemment publiée dans Les Inrockuptibles.]

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Chroniqué par en janvier 2010

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