Gekiga Fanatics

de

Vous connaissez peut-être déjà l’histoire. Il s’agissait de marges. Il fallait être quelque peu «fanatic» pour y vivre, y percevoir alors un devenir allant au-delà de l’enfance. Aujourd’hui, les passionnés sont devenus prophètes en leur pays, voire même bien au-delà. La périphérie a fait centre. On admire la bande dessinée japonaise en pleine possession d’elle-même, loin du charmant bafouillage acculturé et de l’agitation en farandoles divertissantes des débuts.

Matsumoto Masahiko (1934-2005) se souvient, il était de ses passionnés ayant initié le changement. Et il s’est souvenu bien avant, dès le printemps 1979 dans les pages d’un numéro hors série de Big Comics[1], seize ans avant Tatsumi Yoshihiro, l’autre compagnon en couverture avec Saitô Takao. Matsumoto a toujours été en avance en quelque sorte. Plus instinctif, moins analytique que Tatsumi, il proposa le terme «komaga» un an avant que ce dernier ne parle de «gekiga».

Son livre n’est pas non plus une autobiographie comme peut l’être Une vie dans les marges. Elle ne retrace pas sa vie, mais une période de celle-ci, dans la deuxième moitié des années 50, partagée avec d’autres «crétins d’Osaka» souhaitant devenir mangaka. Une vie en province, quasi banlieue de l’hyper-centre tokyoïte, cœur de la cible comme des regards.
Ce sera aussi le point de fuite pour tous, la perspective donc, ici mise à son tour en perspective, vingt ans plus tard, racontée à d’autres «fanatics», ceux du genre, des conventions et des fanzines qui n’ont pas connu cette époque. Matsumoto leur en parle en ce langage qu’il maîtrise, se décide à répondre à ce qui a été certainement une question récurrente, et évoque cette bohème, cette époque charnière qui fait forcément rêver ceux à leur tour face au devenir décisif.

L’auteur change des noms de mangaka, fait de Saitô Takao l’antithèse de son personnage Golgo 13, réalise une vraie bande dessinée puisque tout ceci fait désormais histoire avec ou sans majuscule. Souvenirs dérisoires sur fond d’oubli blanc comme une page, il suffisait d’en faire des images sur l’une d’elle, de les tracer, de les rendre volubiles dans ce langage de passionnés pour dire en quoi tout souvenir est ténu, que tout mémoire se construit de signes fragiles, s’informe en les transmettant.

D’une manière somme toute très nippone, Matsumoto aime à se perdre dans l’excellence de la minutie. Il creuse l’intime d’années de bascule, les détaille en leur cœur, dans les règles ou limites acceptées de l’oubliance, elle-même paradoxalement cadre/gouttière pour l’éloquence des mirages mnésiques liés aux mécanismes de la neuvième chose. Le livre serait à la fois témoignage et théorie, le véritable testament d’une pleine passion[2].

Notes

  1. En tout une douzaine d’épisodes, publiés sur cinq ans.
  2. Œuvre testament, à la fois comme témoignage et aboutissement expressif : après ce manga, il semblerait que Matsumoto ait arrêté le métier.
Site officiel de Le Lézard Noir
Chroniqué par en décembre 2013

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