Le Gourmet Solitaire

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Sans aucun doute le manga-ka le plus reconnu en France, Taniguchi Jirô a vu en fin d’année dernière publier deux de ses œuvres, deux collaborations en quelque sorte puisqu’il partage la couverture avec un autre auteur. D’un côté, on trouvera ainsi Icare, né de l’admiration de Taniguchi pour Moebius, et accouché dans la douleur suite à des différences de méthodes de travail ; de l’autre, Le Gourmet Solitaire, fruit d’une rencontre avec Kusumi Masayuki, romancier de son état.
Deux collaborations, pour deux œuvres radicalement différentes : d’un côté, la conjugaison malaisée de deux univers narratifs peut-être trop distants à l’origine, de l’autre l’association harmonieuse de deux auteurs qui se ressemblent. Car il suffit de lire la nouvelle de Kusumi livrée en guise de postface pour se rendre compte à quel point ses préoccupations sont proches de celles que l’on a pu découvrir au fil des livres de Taniguchi : l’importance du souvenir et l’attachement aux petites choses du Japon.

Le Gourmet Solitaire pourrait ainsi se lire comme une prolongation (plus bavarde) de L’homme qui marche — même nonchalance de la narration, même simplicité des moments décrits, pour un même plaisir de lecture. On se laisse emporter, explorant le Japon par des chemins de traverse, délaissant les grandes avenues pour y préférer les petites échoppes, évitant la «grande cuisine» mais (re)découvrant avec délices les petits plats de tous les jours.
Chaque petite histoire est ainsi une nouvelle occasion de saliver devant des descriptions bien alléchantes, proposant un panorama de la cuisine Japonaise à des kilomètres des sempiternels «sushi-sashimi-tempura-brochettes». Epicurien dans l’âme, ce recueil au thème imposé est sans doute un rien répétitif sur la longueur,[1] mais prouve à plusieurs reprises l’universalité de la madeleine de Proust — traçant par petites touches le portrait de son narrateur, un portrait aux accents doux-amers.
Ces excursions en forme d’agapes buissonnières sont d’ailleurs l’occasion d’un regard pas toujours innocent sur le Japon. Voyageur itinérant en marge des horaires habituels, le «gourmet solitaire» se pose en observateur décalé, et ce recul lui permet de commenter à loisir ce qui l’entoure durant ses longs monologues intérieurs. Mais ici, pas de critique acerbe ou de remise en question — les auteurs témoignent, certes, mais un peu à l’image de leur personnage gêné de s’être laissé emporter, se permettent seulement une critique discrète qu’il faudra aller trouver entre les lignes.

Derrière un sommaire aux allures de menu, Le Gourmet Solitaire est un livre que l’on aimerait emporter et utiliser comme guide — une invitation à la découverte de ce Japon humain et attachant, vivant et parfois imparfait. Et d’en profiter pour faire mentir une fois de plus Tanizaki qui déclarait dans Eloge de l’ombre : «La cuisine japonaise n’est pas chose qui se mange, mais chose qui se regarde.» …

Notes

  1. On encouragera donc le lecteur à savourer cet ouvrage, en le consommant par petites portions.
Site officiel de Casterman (Sakka)
Chroniqué par en mars 2006

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