Hanashippanashi

de

Notes de (re)lecture

Comment raconter la pluie ?

Il est rare que la pluie fasse l’objet d’un récit. Lorsqu’elle est mise en scène, c’est une intempérie qui apporte une coloration différente aux évolutions des protagonistes du récit. Chez Igarashi, elle est elle-même un protagoniste du récit. Il est donc question de la raconter, d’en faire le récit. C’est notamment l’objet de deux histoires de ce livre : Mademoiselle Kawaï et le dieu du tonnerre (chapitre 6) et surtout La voix qui tisse des arcs-en-ciel (chapitre 10).
Dans ce dernier, la pluie n’est pas le seul protagoniste du récit. Il y a aussi cette jeune fille qui, précairement installée sur un toit de tuiles, va assister au passage de la pluie. Elle ne fait que cela, commentant immobile le passage de l’averse, annoncée par le vent, suivi de quelques gouttes, déferlant ensuite en trombes sonores avant de laisser place à l’arc-en-ciel du titre.
Elle commente les signes annonciateurs dans les trois premières planches avant de laisser ensuite la parole à la nouvelle arrivante, la pluie (elle reprendra la parole après son passage, dans la septième planche). Entretemps, la pluie est là et c’est elle qui fait le spectacle. Le dessin et la mise en page d’Igarashi lui donnent une formidable présence et il me paraît intéressant d’essayer de mettre à jour les procédés graphiques et narratifs par lesquels il parvient à faire de la pluie un personnage.

La précision d’observation du paysage

Un paysage sous la pluie n’est pas un paysage neutre strié de traits verticaux. Igarashi compose des images de paysage sous la pluie ménageant un traitement particulier pour trois éléments :
L’impression visuelle laissée par le défilement continu de la pluie : ici en effet, il est question de segments verticaux, comme si chaque goutte laissait une trainée dans l’air, la première case de la sixième planche nous démontrant au passage qu’on peut aussi bien remplacer ces segments fins par des coups de pinceaux plus désordonnés (nous reviendrons sur cette case)
Les éléments du décor qui reçoivent la pluie : Trains, voitures, arbres, macadam… eux même envahis des traits verticaux de la pluie, ils semblent supporter stoïquement son passage. Solidement campés dans le bas de la case, ils conservent des lignes de contours et de structure bien marquées, qui résisteront évidemment à l’ondée.
La lumière particulière du temps de pluie : elle n’est pas uniformément grise et il faut apprécier ce ruban plus clair au dessus de la ligne d’horizon, entre les cieux obscurcis et le décor sombre de pluie.

Le personnage humain s’efface

Dans la cinquième planche et le début de la sixième, plus de personnage humain visible, Igarashi concentre notre attention sur la pluie. Y-a-t-il une narration dans cette séquence de 6 cases ?
On y voit les premières gouttes tomber sur un paysage urbain dans une première case panoramique, puis la pluie déferler sur un autre panorama, beaucoup plus sombre, où des silhouettes d’arbres et d’immeubles se détachent sur l’horizon. Les deux vignettes suivantes, plus petites, sont des plans rapprochés sur la pluie qui tombe sur un quartier puis sur un coin de rue. Enfin, nous retrouvons notre jeune fille, dans la première case de la planche suivante, seule au centre d’un large cadre. Seule ? Non, elle est avec la pluie qui emplit la case d’épais traits de pinceau, ou plutôt qui occupe l’espace laissé libre par la silhouette humaine. La pluie et la jeune fille se partagent l’espace de la case, faisant apparaître à leur lisière commune une fine pellicule immaculée, là où la jeune fille et la pluie se rencontrent.
Je vois une progression dans ces six cases, leur enchaînement suit un ordre qui fait narration et il ne s’agit pas d’une simple succession de plans de coupe montrant différents aspects d’une averse. Difficile de déterminer ce qui cause cette impression de récit, ni si elle serait partagée par d’autres lecteurs, mais je peux formuler plusieurs hypothèses. Il y a tout d’abord un mouvement (on a vu l’ondée s’approcher) et un déroulement qui suit l’axe du temps (le phénomène est dynamique, il semble avoir une vitesse). Ensuite, ce mouvement contraste avec le caractère statique de tous les éléments du récit : la seule automobile visible est garée, la jeune fille est immobile et il n’y a pas d’autres humains en vue…
La pluie et ses variations constituent ainsi le seul élément mobile et il semble donc bien que ce soit son histoire et son déroulement qui nous sont ici racontés.

La pluie prend la parole

La jeune fille ne parle plus depuis la fin de la troisième planche et va garder le silence jusqu’à la dernière case de la septième planche. Dans cet intervalle, la parole est à la pluie qui, dans la traduction française de Ryôko Sekiguchi et Sahé Cibot, fait un impressionnant «TSHHH». La belle onomatopée que voilà ! Et comme elle est bien choisie, à la fois pour son adéquation (oui, la pluie fait bien TSHHH et non pas Plic Plic, comme certains voudraient nous le faire croire) et pour sa proximité avec le «CHHH» qui réclame le silence : la pluie prend la parole dans ce récit et la jeune fille semble sagement et attentivement respecter son discours.

C’est ainsi que la pluie devient un personnage de bande dessinée, interagissant avec un personnage humain. La jeune fille paraît finalement moins actrice de ce récit que ne l’est la pluie ; elle semble plutôt agie par la pluie, comme les personnages des autres récits de Hanashippanashi, qui sont souvent moins sujets qu’objets de forces et d’évènements naturels ou surnaturels. Sans être passifs, ces êtres humains accueillent les phénomènes qui les environnent et, loin de s’y opposer ou de s’en protéger, ils leurs cèdent avec courtoisie l’espace de la planche.

Site officiel de Casterman (Sakka)
Chroniqué par en juillet 2014

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