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Histoires singulières du quartier de Terajima

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Après avoir publié la série Au temps de Botchan de l’incontournable Taniguchi Jirô et Natsuo Sekikawa, Le Seuil étoffe sa ligne manga en lançant en ce début d’année une nouvelle collection, intitulée «Mangaself». Reprenant le format B5 des collections seinen japonaises ainsi que le sens de lecture original, ce sont de jolis ouvrages cartonnés, au papier épais, aux coins arrondis et présentant une fenêtre circulaire sur la couverture — pas question ici de la désormais traditionnelle jaquette amovible.[1]
Derrière une maquette qui clame haut et fort sa différence (titre et quatrième de couverture imprimés à la verticale), on découvre Bleu Transparent de Suzuki Ôji et ces Histoires singulières du quartier de Terajima, deux premiers titres qui se placent résolument en marge de ce que l’on est habitué à lire dans le paysage du manga traduit — tant au niveau graphique qu’au niveau narratif.

Contrairement à ce que laisse entendre la quatrième de couverture, ce recueil se partage grossièrement en quatre sections, dont seule la première s’intéresse au fameux quartier de Terajima. Occupant un gros tiers du livre, les deux récits qui la constituent s’attachent plus à décrire une époque, une ambiance, faisant revivre ce Tôkyô de l’ère Shōwa[2] dans une narration sans but précis, mais visiblement nourrie de souvenirs.
La seconde partie enchaîne une succession de courtes histoires mettant en scène des samouraïs humains et souvent ridicule. Une mise à mal en règle de cette icône des récits japonais, loin du glamour des figures de cinéma habituelles, qui va culminer dans le récit Samouraï de basse classe, à la fois cruel et pathétique. Cet humour grinçant va continuer à se faire entendre dans les récits suivants consacrés à la peine de mort, deux histoires en forme de contestation qui donnent froid dans le dos.[3]
Enfin, la dernière partie du recueil est consacrée à des histoires touchant au burlesque, des histoires de rencontres placées sous le signe de l’absurde. Au regard de l’ensemble de cet ouvrage, elle en constitue sans doute la partie la moins intéressante.

De ces Histoires singulières hétéroclites et inégales, on gardera également ce curieux dessin tremblé et ses personnages aux yeux placés en haut du front, au-dessus de pommettes saillantes. Naïf, brut mais expressif, le trait vivant de Takita Yû se montre tout-à-fait adapté à croquer les ruelles tortueuses du Tôkyô d’antan — pour un voyage à quelques pas de l’univers de Tsuge.

Notes

  1. La qualité se paye, par contre, et l’on regrettera un prix proche du double des livres de la collection «Sakka» chez Casterman.
  2. Couvrant le règne de l’empereur Hirohito (de 1926 à 1989), dont la partie après-guerre est souvent considérée comme un âge d’or du Japon pour ses valeurs simples de dur labeur, petits plaisirs, cohésion familiale et la foi en l’avenir d’une vie meilleure.
  3. Le Japon fait partie des pays qui continuent à exercer la peine de mort, avec la particularité que les condamnés ne sont pas informés de la date de leur exécution. Celles-ci se déroulent habituellement le Vendredi matin, avec une discrétion étonnante, les avocats ou la famille n’étant notifiés qu’après-coup, lorsque les centres de détention leur demandent de récupérer les effets des condamnés.
Site officiel de Le Seuil
Chroniqué par en avril 2006

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