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L’ Homme-Bonsaï

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Tout commence par une petite graine, vous le savez, on nous l’a tous raconté comme ça. Mais celle-ci vient d’un arbre géant, tombe sur la tête d’un homme, y prend racine comme une idée et devient un petit feuillu dont le corps de la personne ainsi fécondée est le terreau où développer son réseau radical. Parasite ou symbiote ? Il y a peu de l’un à l’autre, et là encore la distinction passera par la tête.

Heureusement pour Amédée le potier, naufragé sur cette île déserte par le capitaine Stroke après avoir été enrôlé de force et donc bien incapable de penser cette fabuleuse étrangeté végétale dont il est la victime, la sagesse orientale viendra à son secours sous la forme de pirates chinois, et plus particulièrement d’un vieux maître versé dans l’art des bonsaïs. Celui-ci taillera l’arbre avec science, contrôlera son développement et l’équilibre symbiotique s’installera, dérivant vers une osmose animal/végétal décuplant les capacités de cet homme ensemencé. La distinction s’efface. Tout en ne faisant qu’un, l’homme devient arbre, l’arbre devient homme.

Cet homme bonsaï ne craint plus les armes. Il est un surhomme. Au sommet de son crâne, il porte les bois d’une vie triomphante qui doit tout au végétal et qui fera le bonheur des pirates qui l’ont recueilli. Mais tout pouvoir a son revers, le temps animal n’est pas celui végétal, l’arbre est une plante qui s’élève vers le ciel et étire son existence sur des siècles et, surtout, ce potier n’est pas le contenant mais bien le contenu. L’art du bonsaï consiste aussi à couper les racines, chose impossible ici, et la métamorphose continue.
Ainsi innervé, Amédée devient une étrange racine mandragore, germe d’un arbre géant dont il est la conscience lucide, mais aussi l’âme prisonnière au tréfonds de puissantes fibres ligneuses. Ne pouvant plus bouger, il est cérémonieusement planté dans une épave de navire remplie de terre qui dérivera au gré des flots. Il devient alors véritablement l’homme bonsaï, arbre géant dans un pot des plus improbables. Cet ensemble et ses proportions font désormais de l’océan et du ciel leurs jardiniers de hasard.

L’homme bonsaï est à l’origine une nouvelle écrite d’après un cauchemar fait par l’auteur, qui deviendra en 2003 l’album jeunesse éponyme[1] merveilleusement mise en image par François Roca.
Fred Bernard a décidé aujourd’hui d’en faire un album de bande dessinée, de ce trait prometteur au carrefour d’influences comme celle d’Autheman, Golo, Pratt évidement, qui fit la réussite d’album comme Les aventures de Jeanne Picguigny.[2]
Pourquoi cette version ? Parce que la thématique de ce texte est d’une grande richesse symbolique pour qui y réfléchit quelque peu et aussi parce qu’il est des thèmes que l’on n’aborde pas si l’on publie pour la jeunesse, en particulier celui d’une autre forme de symbiose (ou tentative) entre un homme et une femme. L’homme bonsaï en bande dessinée s’enrichit de ce moment où Amédée, au printemps de sa puissance, rencontre la très belle Changhaï-Li.

Je ne sais dire franchement si ma lecture a été biaisée par celle de la prime version de L’homme bonsaï et des attentes et éclaircissements que pouvait faire espérer cette adaptation/version en bande dessinée ? Reste que l’album se révèle pour moi une lecture très décevante. Le trait distancié de Fred Bernard rend laborieux le récit, qui est souvent adapté de façon simpliste.[3] Il n’y a pas de volonté d’écrire par l’image.[4] On est dans la redite par un dessin qui montre alors ses limites. La mise en scène apporte peu d’éléments nouveaux non plus, et la relation avec Changaï-Li ne témoigne guère plus que de la sexualité de l’homme bonsaï. De façon surprenante, cet album apparaît comme un projet préparatoire de celui paru en 2003 et qui aurait été édulcoré par la suite pour des raisons éditoriales évidentes. C’est d’autant plus décevant que le récit reste, répétons-le, d’une grande force symbolique, qui aurait pu être exploitée de bien des manières et surtout moins systématique. En quelque sorte l’auteur n’aura fait que dessiner l’arbre à nouveau, de façon schématique, en ignorant les racines et son feuillage qui font sa légende.

Notes

  1. Mais qui se distingue de la bande dessinée par l’usage d’un trait d’union. Album publié à l’édition Albin Michel Jeunesse.
  2. Aventures qui, actuellement et malheureusement, ne peuvent avoir de suites pour causes de conflit entre l’auteur et les éditions Seuil.
  3. Des cases souvent composées d’une phrase du texte en narratif et d’une image l’illustrant.
  4. Il n’y a pas de scènes muettes par exemple, et les scènes dialoguées restent rares. Elles sont soit issues du texte de la nouvelle, soit issues des scènes «inédites» (par exemple pp. 65-72). On notera aussi une différence de style dans les narratifs de ces dernières scènes qui contribuent à ne pas les intégrer totalement dans le reste du récit. Une greffe qui ne porte pas ses fruits…
Site officiel de Delcourt (Mirages)
Chroniqué par en septembre 2009

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