Les Icariades
Il y a un vrai plaisir plastique à découvrir Les Icariades, de Termens et Efa, parution récente des éditions Paquet. Les deux jeunes auteurs catalans, qui signent leur premier album, ont apporté un soin particulier à la composition des planches : une belle dynamique anime la juxtaposition des cases, mais c’est surtout l’unité graphique des doubles pages qui est remarquable, autour de la déclinaison systématique de palettes de couleurs dominantes, différentes à chaque page et en nombre toujours volontairement restreint.
Cette animation de la couleur, que l’on prend plaisir à voir changer, soit d’une planche à l’autre, soit même dans une seule case (par des jeux d’ombres ou de miroitement), pourrait presque être considérée comme le personnage principal de la bande dessinée : toute l’histoire et ses péripéties, la succession des lieux, des moments et des actions, semble être avant tout une occasion donnée à la couleur de se dévoiler dans toutes ses manifestations sensibles.
À cet égard, le recours systématique à de grands à-plats pour constituer les arrières-plans est sans doute l’un des éléments clés du style de ces auteurs : les fonds dorés surtout, mais aussi la profonde matérialité des bleus et des bruns, évoquent des références chez les peintres siennois plus que chez les auteurs de bande dessinée. Dans la même veine d’inspiration, on rangera les choix graphiques d’Efa, notamment la volonté de ne pas respecter à la lettre une perspective canonique : des distorsions, des morceaux de corps ou de paysage étrangements « plats », la juxtaposition parfois, dans une même case, de points de fuite différents, tout cela rappelle encore le trecento toscan. Par moments d’ailleurs, la technique semble tendre à l’imitation de la fresque.
À d’autres moments pourtant, le dessin prend un tour plus « fini », et revient à une ligne graphique plus classique, comme si la couleur hésitait encore sur la forme la plus apte à véhiculer ses manifestations.
Bien entendu, on ne tiendra pas pour autant l’histoire racontée pour un aspect négligeable : elle aussi d’ailleurs, hésite entre le réalisme et son contraire. La solution retenue, l’allégorie, est en harmonie avec les choix graphiques : comme chez le peintre Max Beckmann (avec qui les dessins présentent quelques similitudes), on balance entre l’histoire et le mythe. Le nom de l’héroïne atteste cette double polarité : Clio, pour les Grecs la muse inspiratrice du récit historique, initie une historia, c’est-à-dire une enquête, dont la narration n’est pas objective mais mythique.
Les dialogues sont assez rares pour laisser au dessin une place prééminente : mais on sent bien qu’ils sont la part la moins importante du travail des deux auteurs. L’ensemble gagnerait énormément, à cet égard, à l’utilisation ou à l’invention d’une langue plus poétique, qui lui serait propre, et qui servirait mieux les choix du scénario et du graphisme : mais cette entreprise, déjà terriblement ardue, devient quasiment impossible dès lors qu’elle est destinée à être traduite, aussi fidèlement que ce soit.
l’autre bande dessinée

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