Iceberg

de

Iceberg est un petit livre en surface qui cache des profondeurs abyssales. Le 21 janvier 1968, un bombardier américain s’écrase dans l’océan Arctique et déverse les substances radioactives des bombes H qu’il transporte. Michel Hellman choisit de faire le récit de l’instant où tout bascule, où l’immense quiétude de la banquise est touchée par l’accident tragique.

La forme de ce livre est époustouflante tant la technique employée par Michel Hellman est efficace pour transmettre l’atmosphère de la banquise et faire comprendre l’ampleur des dégâts causés par l’accident. L’ouvrage est composé de 38 pages disposées en paysage (18x13cm) rassemblant chacune trois vignettes verticales faites de papiers découpés et posés sur un fond noir. Il ne s’agit donc pas d’un récit dessiné à proprement parler puisque la figuration se fait en creux, par apparition du fond noir dans le gris-blanc du papier de type bloc de notes perforé. Ainsi les silhouettes des animaux et des hommes qui habitent ces lieux surgissent, remontant du fond du papier et y laissant leur trace. Elles percent le support comme on les verrait se détacher sur un horizon immaculé à perte de vue.

On dit que les Inuits classent traditionnellement les couleurs en deux catégories de noir et de blanc et qu’ils ont, pour la couleur blanche, de nombreux mots capables de rendre compte des nuances de la neige et de la glace qui les entourent. Hellman utilise cette représentation, d’abord pour mettre en place une atmosphère visuelle évocatrice. Le blanc du papier devient mer, ciel ou banquise selon les formes noires qui s’y découpent. Puis le noir l’emporte sur le blanc pour traduire cette catastrophe nucléaire qui a détruit l’écosystème d’un espace intact depuis des millénaires. Le papier se déchiquette alors pour signifier la fonte de la glace et la plongée de la bombe restée au fond de l’océan depuis l’accident.

La texture de ce matériau de récupération ainsi que sa découpe grossière transmettent à la fois un sentiment de fragilité et de rusticité, et les formes qui affleurent rappellent parfois l’art rupestre ou les récits dessinés remontant aux civilisations premières. Un troupeau de cervidés, une meute de chiens de traîneau, un chasseur de phoques passent et laissent leur trace sur le papier par découpage, perforation, déchirure. Ces trois actions sont les seules à travers lesquelles l’auteur peut intervenir sur le support. Ainsi, d’un même geste de déchirure le dessinateur peut représenter l’eau fendue par une barque, la corde d’un harpon ou encore la traînée de l’avion dans le ciel. On expérimente alors une lecture synesthésique à plusieurs égards. Non seulement le papier qui se détache sur le fond noir produit une sensation tactile mais il nous semble l’entendre vibrer sous l’effet de la main qui découpe, perfore et déchire. Il en ressort une impression de grand silence interrompu par un léger bruissement, à la fois celui de ce désert de glace traversé par les vents, mais également celui qu’imposent les autorités pour étouffer les conséquences écologiques du crash.

Hellman met donc en œuvre une rhétorique de la percée aussi sombre que poétique, où la déchirure acquiert une valeur métaphorique. Son intervention sur le papier dialogue avec les perforations mécaniques déjà présentes dans les feuilles prêtes à être rangées dans un classeur — tout comme l’a été cette affaire tragique. Ces cercles parfaits sont intégrés au récit, devenant lune ou soleil noirs dans le ciel et dans l’eau. Mais ils viennent également rappeler le détournement d’un support de travail en objet esthétique et représentent l’empreinte irrévocable d’un objet technologique sur une surface. Pouvant être perçus comme anecdotiques, ils sont pourtant annoncés dès la couverture, composée d’un grand disque noir contentant le titre de l’œuvre écrit en inuktitut et apposé comme un sceau sur les formes d’icebergs découpées dans du papier. L’importance de ces cercles noirs n’est pas des moindres car c’est leur présence qui oblige le lecteur à briser l’illusion et à opérer un va-et-vient entre l’histoire et les moyens de sa réalisation. Ce faisant, Hellman invite à réaliser une lecture alerte tout autant qu’à éveiller notre conscience.

Site officiel de Michel Hellman
Chroniqué par en avril 2014