Inspiration

de

Yan Cong est un auteur chinois faisant partie de la jeune scène alternative. Il s’est principalement occupé de la revue Special Comix puis de Narrative addiction, deux publications marquantes qui mettent en avant des planches radicalement différentes du marché chinois. Pour en apprendre plus sur cet artiste en marge qui partage sa vie entre la peinture et la bande dessinée, je ne saurais trop vous recommander l’excellente interview de Voitachewski sur ce même site. Malgré l’importance et la richesse de son travail, il reste très peu présent dans l’édition française. Après avoir suscité l’intérêt de Canicola, Strapazin et Atrabile, The Hoochie Coochie accueille des planches de l’auteur chinois dans le 22e numéro de la revue Turkey Comix en 2014. Il collabore ensuite aux deux numéros suivants. Inspiration est ainsi le premier livre de Yan Cong à paraître en France.

Les pages d’Inspiration sont très éloignées de celles publiées dans Turkey Comix. Ces dernières étaient charbonneuses, réalisées au crayon et au fusain, jouant de beaux dégradés de matières, installant des ambiances douces dans des paysages urbains ou naturels précis et très travaillés, au sein desquels se mouvaient des personnages dessinés de manière plus schématique, presque enfantine. Ici, l’auteur troque le charbon pour l’encre de chine, les paysages terrestres pour des décors fantasmés et lunaires, et la chronique du quotidien pour un récit introspectif. Yan Cong entraîne le lecteur dans un univers particulièrement immersif, dans la claustration de son personnage qui se confronte à ses pulsions et sa pratique de la bande dessinée. Voitachewki, dans l’introduction de son entretien avec l’auteur, voulant rendre compte de son univers, définissait par anticipation particulièrement bien le personnage de ce récit : « Probablement souffrent-ils d’une forme d’aliénation qui les pousse à se replier sur eux-mêmes (la masturbation — ou les difficultés des personnages à assouvir leurs désirs sexuels est un thème récurrent) ».

Yan Cong développe ce que Jean-Christophe Menu nomme  un Monde Clos, c’est-à-dire un espace imaginaire au sein duquel s’exprime la psyché de l’auteur[1]. Deux espaces entrent en dialogue dans ces pages : un espace intérieur qui gravite principalement autour de la table du personnage en train de dessiner, et un espace extérieur composé d’une voie reliant deux montagnes. Un parallèle est d’emblée établi entre les deux lieux et perdurera pendant tout le récit.
Il y aurait dès lors l’univers de la réalité, et celui du fantasme, représentation de la psyché de l’auteur. L’arrivée d’une femme, provenant de l’espace extérieur pour entrer dans l’espace intérieur perturbe le rapport discriminant entre les deux mondes qui s’interpénètrent alors. C’est pourtant dans cette scène que la connexion entre les deux univers (qui n’était alors que supposée) est la plus directe. La femme en vient à masturber le protagoniste, et, juste après que ce dernier ait éjaculé, le passage entre les deux montagnes est recouvert d’une substance blanche qui s’en écoule et que l’on identifie à du sperme. Le « monde réel » affecte donc le « monde intérieur ».

Yan Cong propose une réflexion sur l’impulsion de création, sur le rapport symbolique d’une œuvre à la vie de l’auteur et plus simplement sur l’origine de l’inspiration. Si le lien métaphorique entre les deux univers est posé, il n’explique pas tout le récit qui ouvre de nombreuses voies d’interprétations. D’apparence simple, les pages servent un discours brut et pulsionnel sans pour autant être dénué de poésie. Le travail du noir et blanc, très riche, s’accorde particulièrement bien avec le récit. Le dessin au trait permet en effet d’être au plus proche de la main du dessinateur : chaque variation de trait, chaque ligne répétée ou brisée se lit autant comme un élément graphique que comme un mouvement du poignet de l’artiste. Cette promiscuité prête d’autant plus à confusion dans des pages au sein desquelles l’auteur se met en scène  en train de dessiner ses propres pulsions. La force de cette œuvre muette impressionne et laisse une empreinte. Elle nous permet de découvrir un très grand auteur dont nous espérons pouvoir lire de nouvelles productions malgré les soucis de traduction et de lettrage, soucis qui ne se posent pas ici.

Notes

  1. « Le Monde Clos est la recherche personnelle d’un auteur pour élaborer la fiction qui lui ressemble le plus, sans souci de fournir au lecteur des repères rassurants et identifiables ». Jean-Christophe Menu, La bande dessinée et son doubleL’Association, 2011,  p.289.
Chroniqué par en avril 2016

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