Kaiki Hanga Otoko

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Peut-être le manga le plus drôle, désintéressé, masochiste et gadget jamais réalisé, Kaiki Hanga Otoko («L’étrange Homme Gravure sur Bois») de Karasawa Naoki est le premier manga (et le seul) à être réalisé entièrement à base de gravures sur bois. Karasawa est connu comme l’un des auteurs incontournables dans le paysage du gag manga (en particulier pour des coups d’éclats comme celui-ci), un paysage éditorial où la présentation et les idées passent généralement au second plan derrière une production quasi industrielle de gags plus ou moins drôles ou surréalistes.
Ce qui fait qu’au Japon, on a souvent célébré le don de Karasawa pour créer des récits à la fois lisibles et de qualité à partir d’idées expérimentales ou simplement bizarre. Et dans une carrière durant laquelle il s’est attaqué à des projets aussi divers qu’une parodie de la profession de mangaka, un manga entièrement consacré aux Macintoshs, et une réinterprétation de la série Gundam avec uniquement des chiens comme personnages, Kaiki Hanga Otoko est sans hésitation le plus étrange et le plus original.

Pratiquement tout dans Kaiki Hanga Otoko, à l’exception du code-barre sur la couverture, est créé à partir de gravures sur bois. Les dessins, le texte, la couverture, le sommaire, la postface, jusqu’à la page de copyright, tout a été gravé en relief dans un bloc de bois, avant d’être plongé dans l’encre et imprimé sur le papier. Karasawa indique qu’il voulait également faire le code-barre, mais qu’on le lui a refusé.
Le manga est composé d’une vingtaine de chapitres publiés pendant une période de quatre ans dans un supplément mensuel spécial de l’hebdomadaire Big Comics Spirits. Chaque épisode de 4 à 8 pages présente Hanga Otoko («l’Homme Gravure sur Bois»), un personnage inquiétant et irrascible qui surgit de nulle part et accoste des passants pour exiger d’eux des tâches diverses, comme de réaliser leur cartes de vœux du Nouvel An à l’intention de leur famille et amis (une tradition Japonaise) dans le style traditionnel des gravures sur bois. Bien sûr, lorsque ses interlocuteurs se plaignent de ce que ce concept est ennuyeux/daté/fastidieux, il entre immanquablement dans une rage folle et finit souvent par utiliser ses victimes comme support pour ses propres gravures.
Au cours de ce livre, Karasawa introduit d’ailleurs des tentatives de gravures sur d’autres supports — des légumes, des doigts, jusqu’à un poisson entier — les trempant dans l’encre avant de les appliquer sur le papier pour les intégrer dans le manga.
La plupart des intitulés de chapitre sont des parodies venant d’autres media, depuis «Hanga 1/2» jusqu’à «Pique-nique à Hangang Rock». Un autre chapitre présente deux hommes d’âge moyen qui conversent en Japonais et en Anglais. La partie japonaise est une conversation à mi-voix évoquant une rencontre avec Hanga Otoko comme s’il s’agissait de l’observation d’un OVNI, mais les phrases anglaises semblent avoir été empruntées à une méthode de conversation consacrée au domaine sexuel, avec des répliques comme «Avez-vous déjà pratiqué la sodomie ? Combien de fois ? Cela vous a plu ?» et «Ne voudriez-vous pas enfouir votre visage dans mon vagin ?».

Une description rapide comme celle-ci pourrait laisser entendre qu’il s’agit là d’un trésor Asiatique caché d’humour conceptuel Monty-Pythonesque. Malheureusement, malgré tous les efforts de l’auteur de trouver de nouvelles manières de se torturer (que ce soient les pages multicolores requérant autant de gravures que de couleurs, ou les scènes de foules) pendant une centaine de pages, la réalité est que le concept finit par s’user et il devient évident que d’enchainer des gags sur la gravure n’est finalement pas beaucoup mieux que Jerry Seinfeld discutant des bouchons de stylo ou des raquettes de tennis.
Ce qui prend alors le dessus est le rapport rire/effort, qui se trouve au final ridiculement petit. Non seulement la production de ce manga requiert de Karasawa qu’il grave chacune de ses pages en deux étapes (dessin et texte), mais la gravure doit être réalisée inversée, puisque l’impression se fait en miroir. Rapidement, on se retrouve non pas à penser «Oh, ce manga est vraiment drôle» (ce qu’il est pourtant), mais plutôt «Oh, mais combien de temps ça lui a pris de faire tout ça ? !» — déplaçant ainsi l’appréciation de l’œuvre vers son processus de création. Ce qui prouve également pourquoi Karasawa est si bien considéré dans ce genre de manga spécifique et limité.

(Cette chronique est parue originellement sur le blog de Stephen Paul, Robots Never Sleep)

Site officiel de Karasawa Naoki
Chroniqué par en mai 2007

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