Kamakura Diary

de

Il ne fait aucun doute que Yoshida Akimi est une auteure à succès au Japon. Elle a marqué plusieurs générations d’adolescentes avec sa série policière Banana Fish[1] prépubliée à partir de 1985 et pendant une dizaine d’années dans le magazine Bessatsu Shôjo Comic (Shôgakukan). Rapidement réédité en version bunko[2], le titre a aussi été adapté au théâtre dans les années 1990. On peut évoquer une autre œuvre[3] marquante de l’artiste, Kisshô Tennyo (1983-1984, magazine Bessatsu Shôjo Comic), drame psychologique situé dans un univers scolaire. Elle a remporté le prix Shôgakukan en 1983 et a été adaptée en drama[4], drama lui-même adapté en film. Citons également Yasha (1996-2002, magazine Bessatsu Shôjo Comic), une série d’action extrêmement efficace, prix Shôgakukan en 2001 et sa suite Eve no nemuri (2004, magazine Flowers). Autre exemple de succès, sa courte série yuri[5] réaliste Sakura no sono (1985-1986, dans le mensuel Lala de l’éditeur Hakusensha) a été adaptée deux fois en film (1996 puis 2008) ainsi qu’en pièce de théâtre. Enfin, Kamakura Diary, série à laquelle nous allons nous intéresser, est prépubliée depuis 2006 dans le mensuel Flowers (Shôgakukan). Elle a remporté un prix d’excellence au Japan Media Arts Festival en 2007[6].

Toutefois, malgré ces différents succès, l’auteure reste très discrète, à l’instar de nombre de ses consœurs œuvrant dans les années 1970/1980. Une question de génération, peut-être ? Très peu d’informations à son sujet existent sur Internet ou dans la littérature spécialisée[7] Ainsi, nous savons que Yoshida Akimi est née le 12 août 1956 à Tokyo, qu’elle est diplômée d’une école d’art et de design tokyoïte, qu’elle a débuté en 1977 dans le mensuel Bessatsu Shôjo Comic et qu’elle a été un temps l’assistante de Yamagishi Ryôko[8]. Elle a aussi vécu une partie de sa jeunesse à Kamakura. Or, certaines de ses séries prennent justement place dans cette ville balnéaire — ce fut le cas dans Lovers’ Kiss (1995-1996, magazine Flowers, adaptée en film en 2003). Vous l’aurez compris en raison de son titre, c’est également le cas dans Kamakura diary.

Reprenant l’univers de Lovers’ Kiss (certains personnages sont d’ailleurs communs), Yoshida Akimi propose dans Kamakura diary, une histoire d’une toute autre tonalité. Tout commence par l’annonce de la mort d’un père absent, qui s’est enfui des années auparavant pour refaire sa vie avec une autre femme, abandonnant épouse et enfants. Les funérailles sont alors l’occasion pour les filles Kôda (Sachi, Yoshino et Chika) de faire la connaissance de Suzu Asano, une collégienne qui se révèle être leur demi-sœur par leur père. Celle-ci accepte de venir habiter chez cette nouvelle famille, ne supportant pas l’idée de rester avec sa belle-mère, sa propre mère étant morte depuis longtemps. C’est alors la découverte d’une nouvelle ville, Kamakura, et l’occasion de se faire de nouveaux amis, notamment grâce au club de football local qui accepte des éléments féminins au sein de son équipe junior, qui est donc mixte.

Malgré les apparences, nous ne sommes pas en présence d’une énième comédie romantique collégienne, dont les rayons des librairies sont encombrés depuis de nombreuses années. En développant son histoire autour des nombreuses relations entre ses personnages (après tout, l’histoire se déroule dans une petite ville), l’auteure aborde ainsi plusieurs sujets graves comme la mort, la maladie, la fin de vie, et non seulement en évoquant le cas du père disparu. D’autres thèmes tels que l’adultère, la difficulté de trouver l’amour, sont abordés régulièrement. La tentation du suicide, et notamment le risque du passage à l’acte, est un autre point abordé à plusieurs reprises. Pourtant, jouant sur un contraste entre ces thèmes et la narration, le ton général reste assez léger. L’auteure sait placer avec pertinence suffisamment d’humour pour ne pas dramatiser à l’excès son propos. En cela, Kamakura Diary est plutôt en rupture avec les autres séries à succès de Yoshida Akimi. Malgré cette légèreté, il s’agit là aussi d’une lecture qui ne peut intéresser qu’un lectorat assez âgé, si ce n’est adulte.

Ce constat est confirmé par les caractéristiques formelles de la série. Celles-ci ne peuvent que rebuter les jeunes lectrices. L’absence d’un certain nombre d’archétypes visuels du shôjo manga comme les fonds émotionnels, les gros plans ou la présence récurrente de personnages mannequins, vient renforcer cette impression. De plus, le nombre de cases par page est plutôt élevé, souvent sept ou huit cases par planche, contre cinq ou six en moyenne dans les mangas actuels, avec une mise en page assez «sage». Cette apparente rigidité narrative, déjà présente dans Banana Fish, se retrouve jusque dans la lecture des planches qui ne se fait pas en S comme souvent dans le shôjo mais en suivant un sens plus classique, en forme de W renversé. À tout cela s’ajoute un graphisme sans grands yeux (trop) exagérés, sans traits «léchés» et sans trames très travaillées. Par ailleurs, l’auteure privilégie souvent les décors afin d’ancrer le récit dans une certaine réalité.

Indéniablement, nous ne sommes pas en présence d’une série shôjo, malgré la catégorisation effectuée par Kana, l’éditeur de la version française[9]. Quoi qu’il en soit, dans une période de contraction du marché qui incite généralement à plus de frilosité éditoriale, Kana fait preuve d’une initiative bienvenue en sortant un titre atypique au regard des modes actuelles.

Notes

  1. Publiée en français chez Panini Manga entre 2002 et 2006, la série est devenue difficilement trouvable, même d’occasion. Pour plus d’informations à propos de Banana Fish, voir les chroniques de Sébastien Kimbergt dans le numéro 3 de Manga 10 000 Images et de Gemini sur son blog
  2. Le format bunko est un format de poche (environ 15 × 10,5 cm) généralement réservé aux rééditions des séries à succès.
  3. Voir les chroniques d’a-yin pour avoir un aperçu des différents mangas de l’auteure.
  4. Séries, souvent à petit budget, tournées pour la télévision avec de véritables acteurs. Généralement, elles ne durent qu’une ou deux saisons. De nombreux livres et mangas sont ainsi adaptés plus ou moins librement.
  5. Les yuri sont des œuvres mettant en scène des relations homosexuelles féminines. Cependant, le lectorat est mixte, certains yuri étant réalisés à destination des hommes alors que d’autres s’adressent aux femmes, ce qui influe sur leur contenu.
  6. Le «grand prix» dans la catégorie manga a été décerné cette année-là à Mori no Asagao de Gôda Mamora, inédit en français à ce jour.
  7. L’auteure n’a ni blog, ni site personnel, la fiche japonaise de Wikipédia est très pauvre, la majeure partie des informations disponibles se trouvent sur la page de présentation des auteurs du Flower, sur le site du magazine. Certes, celui-ci propose aussi un entretien avec l’auteure mais il ne nous apprend pas grand-chose, en dehors du fait qu’elle semble être très fan de football. Signalons, malgré tout, un autre entretien dans un guide japonais du shôjo manga publié en 2000. En réalité, c’est une histoire bonus située à la fin de Kisshô Tennyo qui nous apporte le plus d’informations sur l’auteure, notamment sur sa jeunesse.
  8. Yamagishi Ryôko est surtout connue pour sa série Arabesque, prépubliée entre 1971 et 1975, qui se déroule dans le monde des ballets russes.
  9. Au Japon, la série Kamakura diary est prépubliée dans un magazine josei, c’est-à-dire plutôt à destination des étudiantes et des jeunes femmes actives.
Site officiel de Kana
Hervé Brient
Chroniqué par en juillet 2014

Les plus lus

Les plus commentés