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Kurt Busiek’s Astro City

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La fin des années 80 avait vu l’émergence d’un courant de remise en cause de la figure du super-héros. S’engouffrant dans la brèche ouverte par les Watchmen d’Alan Moore et le Dark Knight de Frank Miller, la décénie suivante avait continué son entreprise de déconstruction du mythe (Don Quichottisme en collant) avec notamment la publication de Marshall Law (Mills & O’Neil) ou encore Kingdom Come (Waid & Ross). En réponse au «With great power comes great responsability» des comics de la Marvel,
on venait opposer le Quis custodiet ipsos custodes ? de l’oeuvre de Moore — «Qui garde nos gardiens ?».
Au milieu de cette tempête (toutes proportions gardées, bien sûr), en 1994, Kurt Busiek et son complice Alex Ross s’étaient fendus de Marvels, une oeuvre en forme de déclaration passionnée (et un rien naïve et gentillette) envers ces super-héros que l’on prenait un malin plaisir à déboulonner de leur piédestal — brûle ce que tu as adoré, en quelque sorte.

Kurt Busiek l’avoue dès les premières lignes de sa préface à Life in the Big City, premier recueil de la série : il continue, encore et toujours, à prendre plaisir aux histoires de super-héros.
Par rapport à la déclaration de Marvels, Astro City se montre plus subtil, plus nuancé, plus riche également.
L’intérêt de la série vient de ses multiples facettes, de la liberté que s’autorise Kurt Busiek à s’attarder le temps d’un chapitre, sur l’histoire de tel ou tel personnage, ou de se lancer dans un récit un peu plus long.
Il y a là des portraits intéressants, des moments attachants, mais l’entreprise de Kurt Busiek se heurte bien souvent à ses fondations-mêmes. Là où le Long Halloween de Tim Sale et Jeff Loeb était crédible en tant que «film noir» par rapport à Batman, les récits en demi-teinte d’Astro City souffrent souvent des costumes colorés et des intrigues un rien abracadabrantes qui en sont un passage obligé.


D’ordinaire, les «comics» de super-héros s’appliquent à étourdir le lecteur, alignant les combats épiques pimentés de défis homériques — histoire de ne pas trop lui laisser le temps de prendre trop au sérieux une intrigue de fond qui n’est, finalement, qu’un prétexte.[1]
A l’inverse, Kurt Busiek cherche ici à provoquer une certaine réflexion chez son lecteur — mais la justesse de certains portraits souffre souvent de la mise en perspective avec la description (expédiée en quelques pages) des incontournables conflits titanesques et (super)héroïques.
Cet écueil est particulièrement apparent dans The Nearness of You, le récit qui conclue Confessions, le second recueil de la série. Et de constater que ce récit tout en demi-teintes souffre sans doute de l’intervention des héros hauts en couleur comme justificatif.[2]


Au final, Kurt Busiek’s Astro City laisse une impression mitigée. On aurait bien envie de s’enthousiasmer pour une telle entreprise (ambitieuse et adulte), mais c’est la raison-même de cet enthousiasme qui est à l’origine de son échec — car la figure (emblématique, icônique et quasi-mythologique) du super-héros, par essence «larger than life», ne saurait s’accommoder d’une vie ordinaire …

Notes

  1. Que ce jugement préremptoire ne fasse pas hurler le premier afficionado de comics qui passe. Les comics de super-héros, support d’expression populaire par excellence, présentent de multiples intérêts, tant du point de vue de la narration que du point de vue de leur thématique. Mais il faut reconnaître que, dans le cadre d’une consommation mensuelle et pour le plus gros de la production, leur attrait réside plus dans l’identification au héros, le désir d’évasion et une forme de mythologie moderne que dans la profondeur et la psychologie des scenarii.
  2. Nul doute que l’on se heurte ici au fameux «suspension of disbelief» des anglo-saxons. L’idée est que le lecteur / spectateur d’une œuvre se place dans un certain état d’esprit et décide d’accepter, jusqu’à un certain point, de considérer des postulats a priori irréalistes, pour le plaisir de se laisser raconter une histoire. Seulement, ce «permis d’imaginaire» a des limites, et, lorsqu’elles sont dépassées, cause alors le désintérêt du lecteur / spectateur.
    Dans le cas qui nous intéresse, le lecteur se laisse emmener dans une histoire humaine, touchante, et relativement réaliste — mais qui lui demande également d’accepter la plausibilité des héros en collant, nécessitant de sa part un grand écart mental entre le réel et l’imaginaire.
Site officiel de Brent Anderson
Chroniqué par en octobre 2004

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