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Le Chevalier d’Éon (t1) : Lia

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Par son travail, Agnès Maupré ne revendique pas clairement l’étiquette du féminisme, soit parce qu’elle hésite à le faire, comme beaucoup de jeunes trentenaires qui se jugent privilégiées lorsqu’elles se comparent aux femmes des générations de leurs mères et de leurs grand-mères, soit par méfiance envers la contrainte artistique que fait peser un engagement politique trop affirmé, soit au contraire parce que son positionnement féministe lui semble suffisamment évident, suffisamment bien amené par son propos, pour qu’il soit inutile de le marteler. J’en ai déjà discuté avec elle, et pourtant je ne suis pas parvenu à me faire une idée claire à ce sujet.

Reste qu’avec ses deux séries chez AnkamaMilady de Winter (2010, 2012) et Le Chevalier d’Éon (2014, ?), elle offre au lecteur des éléments de réflexion assez passionnants sur des sujets on ne peut plus féministes. L’une et l’autre sont des séries, ou plutôt des histoires en deux tomes, qui se déroulent dans un contexte historique et littéraire déjà ancien et soutenu par des lectures et par une documentation méthodique. Le fait que les territoires qu’elle explore soient bien balisés ne l’empêche pourtant pas de les renouveler et, bien entendu, pour les faire parler autant de l’époque à laquelle nous vivons que de celle où elles se situent.

Milady de Winter fait avec le personnage féminin le plus fort d’Alexandre Dumas ce que Will Eisner a fait avec le personnage dickensien de Moses Fagin, dans son Fagin le juif (2003), où l’histoire du tyran des enfants-voleurs des rues est relue à la lumière du contexte historique. Milady de Winter s’appuie moins sur la réalité historique — ce serait d’ailleurs un peu douteux, puisque Dumas n’était pas lui-même contemporain de ses personnages, contrairement à Dickens — que sur une réécriture rigoureuse des Trois mousquetaires, où le personnage principal n’est plus l’aventurier gascon bon escrimeur D’Artagnan, mais l’espionne de Richelieu Anne de Breuil, dont on suit le destin entre le jour où son époux (le comte de la Fère, futur Athos) l’a pendue à un arbre, jusqu’à sa décapitation par le bourreau de Lille, à la demande des mousquetaires. Milady n’est pas montrée comme une sainte, mais comme un personnage écrasé par le carcan patriarcal, qui n’a pu s’émanciper qu’en luttant toute sa vie, et dont la colère est autrement justifiée que celle d’Athos, dont on voit ici une face terriblement sombre.
Agnès Maupré et Will Eisner se posent une même question sur les personnages qu’ils traitent : ceux-ci ont-ils jamais eu le choix, pouvaient-ils faire autre chose que devenir les monstres que les lecteurs d’Oliver Twist et des Trois mousquetaires ont retenu ? C’est l’injustice d’être une femme trop belle sous Louis XIII, ou d’un juif pauvre à Londres au XIXe siècle, qui ont en grande partie décidé des destins tragiques de Milady comme de Fagin, auxquels le lecteur préfère, quelle injustice, un joyeux provincial qui donne de l’estoc pour le plaisir et par jeu, et un petit blond bouffi d’optimisme à qui seuls les rustres trouvent un faciès de voleur.

Avec Le Chevalier d’Éon, Agnès Maupré se penche sur un personnage historique passionnant, Charles de Beaumont, membre du cabinet noir de Louis XV, qui a vécu plus de trente ans de sa vie travesti en femme et dont l’identité sexuelle a alimenté toutes les rumeurs à l’époque, jusqu’à sa mort dans l’indigence, à Londres, à l’âge de quatre-vingt-deux ans. Le premier tome, qui vient tout juste de paraître, raconte la période romanesque de la vie de ce personnage étonnant. Le second, qui est en cours d’écriture, portera sur sa déchéance et son exil, sur l’obligation formelle qui lui a été faite par le roi de ne plus jamais apparaître que vêtu de robes, mais aussi sur sa revendication d’être accueilli parmi les femmes, quoique n’ayant jamais cessé d’être un homme hétérosexuel. Prisonnier d’un habit qu’il n’a pas choisi, Éon finit par chercher à s’en montrer digne.
Il est difficile, en cette période où l’on n’a jamais tant parlé des questions de «genre» d’imaginer un sujet plus contemporain.

Comme avec Milady de Winter, Agnès Maupré construit un personnage dont le destin est essentiellement soumis à des contingences externes, et qui tente de faire valoir son aspiration à vivre libre, non pas en la mendiant, mais en s’en saisissant, en essayant de faire tourner les événements à son avantage chaque fois que la situation le permet. Bien sûr, être soumis à des forces impossibles à maîtriser est le lot de chacun de nous, mais Milady, comme d’Éon, évoluent sans l’avoir cherché parmi les plus puissants : Richelieu et le duc de Buckingham dans le cas de la première, Louis XV, le Prince de Conti et la tsarine Élisabeth de Russie dans le cas du second. Ils sont ballottés par les caprices des maîtres de l’Europe de l’époque, et leur vie suit les aléas de la géopolitique du plus haut niveau.
Le chevalier d’Éon, du moins dans le premier tome de ses aventures, s’en tire mieux que Milady de Winter : il s’accommode assez bien de la situation qui lui a été imposée par le roi et profite de sa capacité à passer d’un sexe à un autre pour comparer la vie des femmes et celles des hommes. S’il peut connaître la camaraderie féminine telle qu’aucun autre homme de son temps n’aurait pu la vivre, il n’a pas peur de jouer du fleuret — d’Éon était un excellent escrimeur — pour enseigner à des soldats mal élevés le respect qu’ils doivent aux femmes et rappeler qu’il n’y a pas de raison que celles-ci se montrent toujours passives et désarmées. Il peut passer de l’identité de Lia, lectrice de la tsarine, à celle de Charles, capitaine des dragons du roi, c’est à dire en acceptant successivement les attributs les plus caricaturaux de la féminité comme de la virilité.
Le second tome montrera sans doute le chevalier d’Éon tel qu’il a été ensuite : prisonnier de son travestissement et cherchant désespérément à monnayer ses secrets et sa légende dans un monde qui n’a plus besoin de lui.

Le trait d’Agnès Maupré est vigoureux, élégant et souvent comique. Il est dessiné au lavis dans le cas de Milady de Winter, et en couleurs directes pour Le Chevalier d’Éon. En disciple de Jean-François Debord, son professeur de morphologie aux Beaux-Arts de Paris lorsqu’elle y était étudiante (et à qui elle a consacré un livre : Petit traité de morphologie, Futuropolis 2008, préfacé par Joann Sfar), Agnès Maupré utilise la chorégraphie des corps, vêtus ou non, comme principal outil de mise-en-scène. On peut imaginer que d’autres auteurs auraient rencontré plus de difficultés à rendre crédible physiquement le personnage du chevalier d’Éon dans ses transformations. Les dialogues du livre ne tombent pas dans le pastiche du parler du XVIIIe siècle et ses différentes sources — l’autobiographie de l’espion et les biographies scientifiques ou fantaisistes qui lui ont été consacrées — sont traitées avec suffisamment de désinvolture pour n’entraver à aucun moment le plaisir du lecteur.

Site officiel de Ankama
Chroniqué par en février 2014

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