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Le Dernier des Mohicans

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Notes de (re)lecture

Une lecture déroutante

La lecture du Dernier des mohicans, de Cromwell et Catmalou est une expérience déroutante pour le lecteur de bande dessinée. D’abord par la nature des images que ce livre présente sous nos yeux : Elles sont réalisées à la peinture acrylique (pinceau et brosse) apposée sur des fonds préparés à l’avance. Il y a là un usage de la couleur et de la matière peu commun en bande dessinée. D’ailleurs, est-il question de bande dessinée, de dessin, quand l’artiste travaille à la peinture, sans crayonnés, et produit des images trouvant en partie leur source dans le monde pictural (en particulier les peintres de l’Hudson River School) ?
Les choix faits en matière de narration peuvent aussi susciter une certaine perplexité. Le récit apparaît un peu décousu, et mené sur un rythme curieux : la tension dramatique disparaît dans un étrange brouillard narratif, des péripéties sont surexposées sans raison apparente, alors que des pivots imporants du récit sont évoqués de façon anodine au cours d’un dialogue, quand ils ne sont pas purement occultés, des personnages entrent en scène et en sortent sans qu’aucun effet ne cherche à attirer sur eux l’attention, d’autres sont laissés hors champs, étonnants fantômes, et le livre se ferme sans qu’on soit capable d’en raconter l’intrigue…

Un projet sincère mais vain ?

Je ne fais toutefois pas l’hypothèse d’une défaillance scénaristique. Si Catmalou ne dispose pas d’une grande expérience en la matière, on ne peut pas contester à Cromwell sa longue pratique d’auteur de bande dessinée : Il sait raconter des histoires en dessin et a prouvé son efficacité ! Alors faut-il évoquer une autre hypothèse, celle d’un auteur de bande dessinée en quête de reconnaissance artistique, las du statut que lui vaut de créer dans un «art mineur» et cherchant une légitimité d’artiste ? Il est possible de lire Le dernier des mohicans avec ce regard. Ce serait alors une œuvre ambitieuse dans son traitement graphique, mais les efforts sincères de son auteur manqueraient leur objectif en produisant des images impressionnant l’œil de façon un peu vaine tant elle s’inscrivent dans une narration déficiente et peu investie.

Une autre lecture : l’évocation d’un souvenir littéraire ?

Je préfère faire une autre lecture de ce livre étonnant. Ce que nous livre Cromwell n’est pas l’adaptation du roman de James Fenimore Cooper, mais plutôt l’évocation d’un souvenir littéraire. J’ai été mis sur la piste de cette compréhension de ce travail en apprenant la façon dont Cromwell avait travaillé : Sur des fonds préparés à l’acrylique et dans lesquels le mouvement de l’outil compte beaucoup, pour créer une matière, qui absorbe le regard, il a laissé les images naître de ses souvenirs de lecture du Dernier des Mohicans. Je ne possède pas d’information à ce sujet, mais j’aime à croire qu’il a procédé sans plan ni découpage, en réalisant les images dans l’ordre dans lequel elles lui venaient sans forcément suivre le déroulement du récit.
Ce que nous voyons donc, ce n’est pas le récit d’un épisode des aventures de Bas-de-cuir, mais l’histoire telle qu’elle est vécue par un jeune lecteur. La bande dessinée rend compte d’un souvenir littéraire, des impressions que le roman a produit sur lui. On peut y voir un procédé analogue à celui de la photographie dans lequel la lumière du monde réel impressionne une plaque sensible qui, à l’issue d’un processus de développement produit une image : Ici, c’est la puissance romanesque qui impressionne l’esprit d’un adolescent et, si le processus de développement est plus compliqué à décrire, il en résulte aussi une image. Celle-ci est floue et incomplète car certains détails sont surexposés, quand d’autres sont restés noyés dans l’ombre de l’oubli ; l’image est imparfaite, abîmée aussi par le temps qui est passé, elle capte une lumière indirecte, celle du souvenir.
En choisissant de monter ces images surgies de la mémoire selon le fil narratif du roman, en leur adjoignant des passages narratifs et des dialogues, les auteurs les placent dans la délicate situation d’avoir à raconter l’histoire, ce qu’elles sont en peine de faire. C’est peut être une faiblesse de ce livre, mais un autre choix était il envisageable ?
C’est en regardant avec cet œil Le dernier de Mohicans de Cromwell que, sans être amateur de Cooper, j’y ai pris un plaisir de lecteur de bande dessinée. Le plaisir de constater que la bande dessinée pouvait aussi servir à cela : rendre compte d’un souvenir littéraire.

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Chroniqué par en décembre 2013

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