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Le Trésor mathématique de Polybius

de

Cent mille milliards de strips (ou presque)

Les Éditions Polystyrène sont en train de devenir le lieu privilégié de la lecture combinatoire en bande dessinée. Après Heavy Toast (signé Pierre Jeanneau) qui proposait des planches à lire dans l’ordre de notre choix et Thomas & Manon (d’Alex Chauvel et Rémi Farnos) où les cases devenaient des tuiles à agencer devant soi, Le Trésor mathématique de Polybius de Pedro Stoïchita revient à un principe à la fois plus simple et infiniment plus complexe.

Le Trésor est un objet scientifique ; c’est en tout cas les atours qu’il revêt, se présentant dans un écrin intriguant et comprenant aussi bien une notice que des notes historiques complètes. Il aurait été trouvé dans un entrepôt à Ellis Island en 2012 et confié à la Society for Iconological Conservation, laquelle compte parmi ses éminents membres un certain Georges Borges et un Jorge-Luis Perec (toute ressemblance…). L’identité du constructeur du Trésor, objet proto-cinématographique ici reproduit en livrets, est floue, puisque d’après les notes, « Polybius » peut renvoyer à au moins quatre personnages historiques distincts, depuis Polybe de Mégalopolis (IIème siècle avant J.-C.) à Piet Van Strottenhoofd dit Polybius d’Utrecht (fin du XVIIème siècle). Des atours pseudo-scientifiques, donc, qui ne sont évidemment pas à prendre au sérieux mais confèrent immédiatement à l’œuvre de Pedro Stoïchita (par ailleurs diplômé de philosophie) une aura et une esthétique la rattachant davantage aux peintures du XVIIème siècle ou aux illustrations sérielles de George Cruikshank qu’à des bandes dessinées plus modernes.

Une fois déplié Le Trésor, le lecteur se trouve en effet face à quatre livrets, contenant chacun dix images ; un premier parcours à travers l’ouvrage consisterait, comme avec les Cent Mille Milliards de Poèmes de Raymond Queneau, à ouvrir chacun des livrets au hasard pour se retrouver face à une série de quatre images déroulant un récit parcellaire. Mais l’on peut aussi, comme le mode d’emploi du Trésor le suggère, faire un « Grand Slam », « une séquence de 40 cases épuisant toutes les images du Trésor », ou tout simplement naviguer au hasard et à l’envi dans les livrets, passant et repassant par les mêmes images jusqu’à épuisement de toute logique (ou du lecteur).

La grande difficulté d’une telle entreprise, c’est bien de conserver un sens, un lien entre les images, quelque chose qui leur permet de dépasser un aspect esthétique et de parvenir à quelque chose de l’ordre de la narration. Certes, les études neurologiques sur la lecture de bande dessinée ont montré que la fameuse transition « non sequitur » entre deux cases proposée par Scott McCloud dans L’Art Invisible n’existe pas en tant que telle, puisque le lecteur construira toujours un lien entre deux images séquentielles, si éloignées soient-elles l’une de l’autre. Il est cependant de bon ton de ne pas laisser le lecteur faire tout le travail et de lui présenter des images un minimum reliées entre elles, surtout dans le cas d’un récit non linéaire où l’on va chercher non seulement la relation des images entre elles, mais également leur ordre les unes par rapport aux autres.

Pedro Stoïchita est manifestement conscient de ces difficultés et y circonvient de deux façons différentes et complémentaires. D’abord, l’intégralité du récit du Trésor a lieu dans la même pièce et présente, à la façon de Ici de Richard McGuire, le même point de vue sur celle-ci : la vue de face d’un intérieur bourgeois de la Renaissance, au sol carrelé, au fond duquel on aperçoit une porte donnant sur une autre petite pièce. Du côté gauche de la pièce, une table et une chaise ; du côté droit, un coffre lourdement cadenassé ; au mur, huit tableaux, dont un recouvert d’une draperie. De même, le Trésor repose essentiellement sur deux personnages, un homme et une femme, peut-être des époux, peut-être un maître et sa servante, parfois rejoints par deux hommes à peu près sosies du premier, ainsi que par une mouche.

Les images sont riches en elle-même, et on pourrait passer plusieurs minutes à examiner chacune d’entre elles avant même de la relier aux autres. C’est qu’à partir de ces éléments fixes, un nombre de déclinaisons important est possible : scène de jour ou de nuit, portes ouvertes ou fermées, personnages debout ou assis, endormis ou éveillés, en train d’écrire ou de nettoyer, envahis par des piles de livres, de pièces d’or ou des poissons volants… Non content de graviter autour de thèmes comme la fortune et l’infortune, Le Trésor présente en effet également un certain nombre de tableaux relevant clairement de l’onirique, sans qu’il soit tout à fait certain que le personnage soit en train de rêver. De fait, chaque image oscille et sa tangibilité finit par se dérober tout à fait lorsqu’on la regarde assez longtemps : dans une scène qui paraît banale, ou remarque soudain que le bateau présent dans l’un des tableaux semble avoir coulé ; dans un autre, la nuée d’animaux s’abreuvant à une cascade a déserté la scène ; quant à ce qui se trouve sur le tableau recouvert d’une draperie, il y a là l’indice d’une plongée dans la folie du récit. « Polybius » fait plus ou moins directement référence au cartésianisme, mais Le Trésor semble pencher pour une interprétation vertigineuse du texte du philosophe : en effet, comme l’expliquent les notes de l’ouvrage, on ne sait si le Trésor mathématique de Polybius le cosmopolite (le texte de René Descartes) est « une moquerie à l’égard des Rosicruciens » ou « un propos sérieux » s’emboîtant au sein d’un « récit de trois rêve dans lesquels Descartes prétend avoir obtenu “la clé d’une science merveilleuse” ».

La même indécision résonne tout le long du Trésor de Stoïchita : est-ce là un pastiche soigneusement réalisé ? Une fable moraliste ou sa déformation cauchemardesque ? Qu’y a-t-il dans le coffre au trésor entouré de lourdes chaines, parfois ouvert mais dont le contenu est systématiquement refusé au lecteur ? Des hypothèses sont bien sûr possibles, un sens caché peut-être possible à décerner, un ordre qui aboutirait à un récit logique et cohérent, comme l’on trouverait enfin la solution à une obscure équation mathématique. Mais je préfère à ces lectures une exploration hallucinée, une dérive à travers ses 40 images comme autant de pièces d’un appartement labyrinthique, un dédale de miroirs peuplé de fantômes et de sombres présences, qu’une rationalisation trop affûtée ferait sans doute disparaître.

Chroniqué par en février 2018

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