du9 in english

Le Vagabond de Tôkyô

de

Quelques jours après la sortie en poche du 1Q84 de Murakami Haruki, voici que Hori Yoshio nous revient dans un troisième volume du Vagabond de Tôkyô, poétiquement sous-titré «Tôkyô Lullaby». Deux sorties que l’on peut rapprocher, au-delà de la simple proximité de leur parution, par cette année 1984 — évidemment date à laquelle se déroule l’intrigue du roman de Murakami, mais également année où la popularité de la série de Fukutani Takashi (Dokushin Apâto Dokudanisô en version originale) bat son plein.

Au travers de ces deux œuvres par ailleurs radicalement différentes, c’est le Japon de l’époque que l’on découvre, dans un portrait contrasté où s’opposent le Yin (la part féminine d’Aomame et de Fuka-Eri) et le Yang (la part résolument masculine de Yoshio). D’un côté, il y a ainsi le Japon propre et lisse de Murakami, où l’on peut vivre en émargeant trois jours par semaine comme prof, où l’on cotoie de riches veuves et où l’on fréquente les bars pour des rencontres d’un soir qui se terminent à l’hôtel ; et de l’autre, le Japon des oubliés du succès, un Japon qui vit au jour le jour et qui se fait arnaquer, une sorte de jungle où règne la survie du plus retors.

S’attachant aux pas de Yoshio — presque trentenaire, tire-au-flanc, obsédé et panier percé — on découvre la face cachée du miracle économique japonais (amorcé après-guerre, et qui connaîtra son apogée en 1988), dans un quotidien fait de boulots journaliers, de repas glanés dans de petites échoppes, de nuits passées dans une chambre insalubre. Les aspirations que l’on y entretient sont des plus simples, oscillant entre les images d’une vie de couple «normale» (et idéalisée), et celles d’une pornographie de bas étage. C’est souvent drôle, parfois glauque, mais jamais misérabiliste — car quoi qu’il advienne, Yoshio reste toujours animé d’une envie de vivre, pleinement, maintenant, sans s’inquiéter de quoi demain sera fait.

C’est peut-être cela qui marque la plus grande différence entre le travail de Fukutani et celui d’un Tatsumi — tous deux attachés à retranscrire la vie des laissés-pour-compte de la société japonaise[1], mais opposant le regard désabusé des personnages de L’Enfer à un Vagabond finalement fort d’une foi inébranlable en l’avenir.

Notes

  1. Pour Tatsumi, il s’agit généralement du Osaka d’après-guerre, alors que tous les espoirs sont tournés vers Tôkyô en pleine reconstruction.
Site officiel de Le Lézard Noir
Chroniqué par en novembre 2012

Les plus lus

Les plus commentés