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Les professionnels (t.3)

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Notes de (re)lecture

La petite case de ponctuation

Au début, on la remarque à peine, elle n’est guère plus qu’une ponctuation dans un paragraphe. Mais à l’instar du point ou du point-virgule, elle est essentielle dans la narration. Je parle de cette petite case récurrente dans les récits des Professionnels de Carlos Gimenez. Elle montre un immeuble en contre plongée, dépassant d’un rideau d’arbre dont on ne voit que le feuillage. Le haut d’un réverbère se détache au premier plan. Il s’agit sans aucun doute de l’immeuble qui abrite l’agence Creaciones Illustradas, à Barcelone, et derrière les fenêtres de cette façade se joue la tragicomédie quotidienne de cet atelier de dessinateurs de bande dessinée.
Cette case revient irrégulièrement dans les récits des Professionnels (ce tome en contient six, de longueurs inégales) mais elle est surtout présente dans le dernier récit, le plus long, dans lequel plusieurs histoires se croisent (8 apparitions sur 16 planches). Sa première fonction est, nous l’avons dit, grammaticale. Elle confirme au lecteur qu’une scène se conclut et annonce donc que la séquence de cases suivantes correspond à une nouvelle scène. C’est particulièrement utile lorsque le décor et les cadrages ne varient pas d’une scène à l’autre : Gimenez met en scène de nombreux dialogues entre les dessinateurs, en usant essentiellement de champs-contrechamps en gros plans ou en plans moyens ; les dessinateurs sont à leur table de travail, dans un décor constitué de lampes de bureau et de pots de crayons… ce n’est pas très varié, et il est donc indispensable d’indiquer par ces séparateurs la fin d’une séquence et le début d’une autre.

Une petite case qui dit le temps

Mais cette petite case porte aussi une information sur le temps. Le temps qu’il fait, évidemment, puisqu’on voit la pluie, puis l’orage… mais aussi le temps qui passe. En séparant les scènes, ces cases introduisent une durée entre celles-ci et remplacent un possible récitatif : «un peu plus tard», ou «le lendemain», ou «quelques jours plus tard»… Il est impossible de mesurer la quantité de temps que contient chacune d’entre elles, mais ce qui nous y est montré suggère un écoulement lent du temps : le réverbère s’allume le matin et s’éteint le soir, ne changeant d’état que deux fois par jour, le temps des arbres n’est pas celui des hommes, et l’immeuble est immobile, construit pour durer. Le passage des intempéries, l’apparition de la nuit, la répétition de la case elle-même inscrivent le récit dans une durée plus vaste que les scènes d’intérieur ne le suggèrent : farfelues ou pathétiques, ces scènes constituent l’ordinaire des dessinateurs des Creaciones Illustradas.

Une petite case qui dit la distance

Ainsi, en disant le temps, ces petites cases donnent une autre dimension au récit : ces saynètes sont peut-être dérisoires (rappelons qu’elles paraissaient dans Fluide Glacial, journal d’umour et de bandessinées), mais elles font partie de la vie de ces dessinateurs, elles en constituent même une part significative. Derrière les fenêtres de cet immeuble, la comédie se poursuit. La petite case a conduit le regard du lecteur à une prise de recul importante, comme s’il décollait sa pupille de l’oculaire du microscope, mais il va y revenir, pour constater que les petits organismes vivants ont continué à s’agiter. La prise de distance provoquée par les petites cases de Gimenez ne me semble pas ironique : elle ne conduit pas à considérer les séquences humoristiques qu’elle sépare comme des fais insignifiants tout juste bons à faire rire de l’immaturité de ces jeunes gens. Elle ressemble plus à un regard plein d’empathie sur cette communauté humaine qui survit comme elle peut entre rêves et réel, hésitante dans son appréhension du présent comme instant à vivre ou comme promesse d’avenir.

Site officiel de Fluide Glacial
Chroniqué par en mars 2014

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