Maakies

de

Chaque semaine depuis 1995, Uncle Gabby et Drinky Crow, les deux héros de Maakies, mènent dans la presse alternative américaine une vie décadente faite de mauvais sexe, d’expériences quotidiennes brutales et traumatisantes, de relations interpersonnelles misérables. Maakies se présente au premier abord comme une interminable liste de batailles sanglantes, de violences imbéciles, d’expériences pseudo-médicales mortelles et absurdes, de beuveries indignes, de maladies sexuelles ou non diverses et de rencontres le plus souvent humiliantes.
Le nihilisme affiché des personnages et leur mode de vie trash pourraient s’avérer déprimant et au minimum d’une lecture maussade. Mais Uncle Gabby et Drinky Crow tels de sublimes loosers vivent à outrance, embrassant avec panache l’hébétude éthylique ou le suicide par balle comme solution (seulement temporaire) à leur condition. Et non sans un sens aiguë de l’ironie de la part de Tony Millionaire, c’est par la déchéance la plus totale, le goût partagé des expériences extrêmes qu’ils atteignent joyeusement ce qu’ils vivent comme un état parfait de béatitude.

Pour un strip aux thèmes trash, le dessin de Maakies s’avère particulièrement appliqué et varié. Il n’hésite pas à mélanger plusieurs styles tels que l’animalier grotesque, la caricature ou le dessin réaliste. Procédant par segmentation (sans que ce soit une règle absolu, l’animalier est réservé aux personnages, la caricature aux rares instances humaines et le réalisme aux gros objets tels que les bateaux), il assure une co-existence harmonieuse de style et produit un plaisir graphique indiscutable.
A travers ces dessins (de bateaux, de combats navals et de monstres marins en particuliers) on peut voir un peu de son sens du beau qui vient à son tour (après l’humour) atténuer la noirceur initiale du strip. Le beau existe, Tony Millionaire le pense et le montre. Mais des dessins soignés et de ce qu’ils représentent (une Histoire du XIXème siècle fantasmée et de sa marine de guerre), on glisse doucement vers le dispositif qui les met en œuvre et qui révèle lui aussi ce goût pour le passé.

A de rares exceptions près, chaque strip de Maakies est composé comme suit :
– une bande principale contenant les aventures d’Uncle Gabby et Drinky Crow.
– un sous-strip beaucoup plus petit (moins d’un cm de hauteur) et au style minimaliste et réaliste. Ce sous-strip se place lui-même en insert sur une image bandeau.
Savamment, on parlera pour ce sous-strip de topper (historiquement il s’agit d’un strip indépendant qui se trouve au-dessus de la Sunday page et qui a pour fonction d’être remplacé à discrétion des éditeurs par de la publicité). Dans le cas de Maakies, ce topper fait partie intégrante du strip et n’est pas fait pour être supprimé. Il s’agit en premier lieu d’une citation par laquelle Tony Millionaire montre son attachement aux bandes dessinées de la première moitié du XXème siècle (à nouveau une certaine forme de nostalgie). Et s’inscrivant dans une tradition, il en reconnaît les qualités, les capacités et la liberté artistique qu’elle donne. La perpétrant, il rend productive sa propre nostalgie et reconnaît de fait la possibilité de continuer à faire de belles choses.
Ce mini-strip, avec un dessin minimaliste, narre en quelques phrases échangées par des personnes humaines des anecdotes de beuveries ou des gags particulièrement misogynes. Il est, en second lieu, la composante réaliste de Maakies, ce à quoi l’auteur va réagir pour déboucher de manière exacerbée au strip principal.

Enfin, Maakies recèle un dernier aspect, plus fondamental, sur lequel Tony Millionaire lève parfois le voile — comme dans ce strip où le Winnie l’ourson de E.H. Shepard rencontre et tabasse celui de Disney ; ou dans ces titres qui ne sont qu’hommages à la littérature enfantine[1] ; ou encore avec la couverture de The House At Maakies Corner qui fait coexister sur un même plan la représentation cartoon et jouet d’Uncle Gabby et Drinky Crow.
Les exemples sont nombreux où l’auteur aime rappeler l’origine matérielle de ses personnages et évoquer ainsi directement le monde de l’enfance. C’est cet univers qui constitue le socle de son œuvre, un univers que l’on retrouve dans Sock Monkey où Tony Millionaire fait vivre à ces mêmes personnages[2] (dans leur incarnation de jouet) d’autres aventures aux allures de conte pour enfants.
On notera que dans l’épisode Oncle Gabby[3] de Sock Monkey, Monsieur Corbeau, expliquant l’acte poétique d’a-nommage d’Oncle Gabby, dit : «… en ôtant les noms des objets les plus communs, il les renvoie à leur originel, et ô combien magnifique, état ! Il est plus que tout impliqué dans la restauration de la beauté du monde.»
Plus loin, dans cette même aventure, il ajoute : «Les monstres sont là pour nous empêcher de « nommer » le monde et par là de ternir sa beauté !» Cette idée d’une beauté originelle pervertie par l’homme se mêle à celle de l’enfance (symbole à la fois de l’innocence et de tous les possibles) pour déboucher sur la nostalgie d’une époque idéalisée.

On le voit, Maakies est complexe. Ce n’est pas seulement l’expression sale de la misère humaine, c’est aussi celle d’une beauté perdue. Et ultimement, Tony Millionaire, à l’instar de Oncle Gabby dans Sock Monkey, s’applique lui aussi à restaurer la beauté du monde.
Maakies est donc le lieu de la confrontation violente du monde réel, brute et frustrant de l’adulte avec celui idéalisé par les souvenirs et l’imaginaire d’un enfant. C’est le va-et-vient incessant entre le merveilleux de l’enfance et la désillusion de l’adulte. C’est tout à la fois un défouloir dans lequel Tony Millionaire balance toute sa colère et son incompréhension du monde moderne[4] et le résultat d’une démarche fondamentalement exemplaire de création du beau.

S’il est nécessaire, on peut finir en évoquant le travail de l’éditeur Fantagraphics et plus particulièrement de Chip Kidd[5] (crédité du rôle de cover designer) qui fournissent un bien beau livre au format inhabituel (tout en longueur pour n’éditer qu’un strip par page, l’empilement si courant dans les ouvrages de compilation de strips serait ici absurde) mais tellement cohérent avec l’œuvre de Tony Millionaire que l’objet aussi fait sens.

Notes

  1. Les titres de chaque recueil (à l’exception du premier qui n’établit qu’un positionnement dans le temps) sont des hommages à des livres classiques pour enfants. Ainsi The House At Maakies Corner fait référence à The House at Pooh Corner (une histoire de Winnie l’ourson) par A.A. Milne (Royaume-Uni, 1882-1956). When We Were Very Maakies fait référence à When We Were Young toujours de A.A. Milne et illustré par E.H. Shepard (Royaume-Uni, 1879-1976) connu pour ses illustrations de Winnie l’ourson, donc, mais aussi celles du Vent dans les saules. Der Struwwelmaakies fait référence à Der Struwwelpeter de Heinrich Hoffmann (Allemagne, 1809-1894), l’illustration de couverture de Der Struwwelmaakies pastichant le thème d’une histoire de Der Struwwelpeter. Enfin, The Maakies with the Wrinkled Knees fait référence à Raggedy Ann and Andy and the Camel with the Wrinkled Knees par Johnny Gruelle (USA, 1880-1938).
  2. On retrouve dans Sock Monkey, tous les éléments de Maakies ayant subit une sorte de régression graphique vers le réalisme, ainsi des personnages mais aussi des maisons victoriennes, des bateaux et même du phare de la ville côtière de Maakies.
  3. Oncle Gabby est édité en français par Rackham.
  4. Dans un entretien pour Flak Magazine Tony Millionaire dit : «I (feed) off classic illustration. I love Ernest Shepard (Winnie the Pooh), Johnny Gruelle who did the old Raggedy Ann books, all those old freaks from the twenties and thirties who did the newspaper strips. I can’t understand how that got so lost.»
  5. Parmi les livres auxquels Chip Kidd a participé éditorialement, on peut citer : Little Lit, Collectif (Harper/Collins, en collaboration avec Art Spiegelman) ; David Boring de Dan Clowes (Pantheon) ; Jimmy Corrigan de Chris Ware (Pantheon) ; Peanuts : The Art of Charles M. Schulz (Pantheon) ; Mythology : The DC Comics Art of Alex Ross (Pantheon).
Site officiel de Tony Millionaire
Chroniqué par en mai 2008

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