Male Call

de

Beaucoup connaissent la série Pin-Up signée Yann et Berthet chez Dargaud, relatant, entre autre, la vie d’une jeune fille délaissée par son G.I. partit écraser les jaunes dans le Pacifique. La belle y est abandonnée, fauchée mais fidèle, et pose par dépit pour un dessinateur de strips qui participe à sa manière à l’effort de guerre. «Milton» a en effet inventé une héroïne vicieuse et salope qui zigouille les nippons à la mitrailleuse et remporte un succès fou auprès des troupes, auquel il a donné le doux nom de Poison Ivy. Ce que l’on sait moins (à part pour les heureux possesseurs de l’édition française de l’album publié par Futuropolis en 1983, dont nous allons parler aujourd’hui), c’est que cette série a bel et bien existé, en mieux.

Milton Caniff, au début de la Seconde guerre, est au sommet de sa gloire. Il a derrière lui des années de dessin de presse, et anime une série d’aventure particulièrement réussie et suivie intitulée Terry et les Pirates [1] diffusée quotidiennement à travers tout le pays. Ce n’est donc pas pour rien qu’en 1942, le staff de presse de l’armée américaine, soucieux de la santé mentale des boys perdus dans l’Océan Pacifique, fait appel à lui pour inventer un strip afin de soutenir le moral des troupes. Milton tâtonne, propose une série de pin-ups toutes plus délurées les unes que les autres, avant de trouver la bonne. Ce sera Miss Lace, une brune pulpeuse au décolleté souvent vertigineux, américaine et patriote, un peu naïve, bref, une femme de papier certes, mais une femme tout de même.

De 1942 à 1945, ce sont donc plus de deux mille journaux militaires qui relaient les fameux strips de Male Call. La coquine Miss Lace est sur tous les fronts, tantôt flirtant avec un marines, montrant par inadvertance ses dessous à un pilote de l’air, ou faisant appel à des MPs afin de mettre fin à une bagarre qu’elle a elle-même par inadvertance provoquée parmi les hommes de troupe. Certains strips sont amusants, où l’on voit Miss Lace se laissant baver dessus par une cohorte de boys en uniforme, d’autres instructifs sur les messages de propagande à faire passer en douceur.
Enfin, Milton Caniff jongle avec le vocabulaire militaire afin de s’attirer les bons offices de ses lecteurs/éditeurs de manière admirable. Chaque histoire exploite une situation militaire différente, dans un lieu différent, avec des gradés ou des troufions différents. Plus difficile et original, chaque chute use d’un ressort différent, car n’étant pas exclusivement axée sur Miss Lace. De là à dire que les soldats sont les véritables héros de ces histoires serait pousser le bouchon un peu loin, mais après tout, nous n’en sommes pas loin.

Sur la centaine de strips qui m’ont été donnés de lire, j’avoue avoir été époustouflé par la maîtrise graphique de l’auteur qui manie admirablement les contrastes, les clair-obscurs, et par la mise en forme de sa narration (réduite il est vrai parfois à une peau de chagrin quand Caniff aligne les poses de l’aguichante jeune femme en tenue de nuit). La réussite de cette série est d’autant plus exemplaire quand on prend conscience des contraintes que ce type d’exercice impose.
S’adressant à un public plus adulte, exclusivement masculin, Caniff laisse libre court à ses pulsions qu’il réfrénait dans ses productions grand public précédentes, et c’est dans ce sens une réussite. Une lecture au second degré est inévitable, qui retrace bien la vulgaire démarche condamnable de l’époque visant à reproduire des schémas sexistes et réducteurs sur un modèle féminin résumé au possible. Ceci dit, cela en est parfois tordant. Vous auriez aimé en savoir plus sur la terrible Dragon Lady de Terry ? Peut-être même en voir plus ? Et bien c’est dans Male Call que vous le trouverez.

La fin de la guerre voit Miss Lace se retirer de la scène des opérations, s’effaçant devant le retour du jeune Terry et de ses bien fades Pirates. Néanmoins, afin de faire bénéficier à l’Amérique toute entière des bienfaits de cette bande dessinée, l’éditeur Simon and Schuster, de New York, a la bonne idée de rééditer en recueil 112 des strips de Male Call. Maigre consolation pour les démobilisés qui retrouvent leurs fades fat femmes à la maison sweet maison.

Notes

  1. Une série dont ou pourra se faire une petite idée s’il l’on remet la main sur les éditions Slakatine, Futuropolis ou même Zenda pour les sundays en couleur.
Chroniqué par en septembre 2001

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