Masterpiece Comics

de

Robert Sikoryak est pratiquement inconnu en France : si Thierry Groensteen l’évoque dans son livre récent sur les parodies dessinées,[1] et a montré certaines de ses planches dans l’exposition éponyme qu’il a orchestrée à Angoulême en janvier dernier, rien n’est encore traduit ni accessible au public francophone. [Note: en fait si, puisqu’une traduction française de ce volume a été publiée par Vertige Graphic en février 2012. Toutes les excuses de la rédaction qui, pour le coup, n’a pas fait son boulot de révision.] C’est dommage, car le travail de Sikoryak vaut le détour : ancien membre de l’équipe éditoriale de Raw, dessinateur pour le New Yorker ou Drawn & Quarterly, Sikoryak n’est pas simplement un parodiste de génie. Les planches réunies dans Masterpiece Comics, et dont la production s’échelonne sur 20 ans (1989-2009) ne sont en effet pas vraiment des parodies ; ce sont des hybridations.

En orchestrant le croisement entre les différents styles graphiques des comics made in USA (de Winsor McCay à Garfield en passant par les Peanuts, Superman ou les horror comics des années 1950) et les grandes œuvres du patrimoine littéraire mondial (de la Bible à Camus en passant par Dante, Shakespeare, Dostoievsky ou Kafka), Sikoryak ne cherche pas à produire le brillant pastiche de tel ou tel artiste : son travail ne consiste pas à imiter un registre, aussi brillamment que ce soit, pour le railler ou en montrer les tics. Loin d’un simple exercice de style «à la manière de», Sikoryak organise le télescopage délibéré entre une grande œuvre littéraire et un comic strip ou comic book de l’âge d’or américain.
Plusieurs réglages fins sont requis pour que ce télescopage fonctionne. Il y faut d’abord une reproduction sans faille : Sikoryak, extraordinaire styliste, se coule graphiquement dans les registres et les tics des auteurs qu’il exploite avec une maestria bluffante (Schulz, en particulier, alors que sa simplicité et la spontanéité de son trait le rendent très difficile à imiter). Ensuite, il faut le répéter, ce que fait Sikoryak ne relève ni du pastiche, ni de la parodie. Il ne s’agit pas de caricaturer l’auteur, au contraire : il faut en saisir le ton juste, et le reproduire parfaitement, au-delà de la simple fidélité graphique même. Cela suppose un sérieux, une concentration terribles : il faut littéralement ne pas voir que l’on pastiche, dessiner comme si on dessinait naturellement comme ça. Il faut, enfin, calculer la distance avec le modèle : si le dessin était trop fidèle, cela n’aurait aucun sens — cela finirait par n’être qu’une adaptation dessinée, offrant Kafka à la manière de Schulz, ou Goethe à la manière de Jim Davis. Or ce qu’agence Sikoryak, c’est en réalité le contraire d’une adaptation : c’est une «inadaptation» délibérée. Mais cette inadaptation est mesurée : une certaine analogie existe pourtant, de sorte qu’une forme de complicité s’articule entre l’œuvre littéraire choisie et le registre graphique dans lequel elle se trouve déplacée.

C’est la réussite de ce calcul savamment équilibré qui fait la force des planches de Sikoryak, et de Masterpiece Comics un véritable coup de maître : les hybridations manigancées par l’artiste, par-delà leur caractère parfois franchement saugrenu, disent une vérité de chacune des deux sources ainsi «mixées». Au-delà de ce qu’il y a d’irrévérencieux et de réjouissant dans l’hybridation — L’Étranger de Camus résumé en huit fausses couvertures d’Action Comics, la Métamorphose de Kafka traduite dans des strips des Peanuts, ou Raskolnikov réinterprété en Batman de l’âge d’or — Sikoryak parvient systématiquement à identifier comme en passant le point de convergence réel des deux registres culturels qu’il croise, de sorte que Kafka révèle une vérité sur Charlie Brown en même temps que les Peanuts mettent en évidence une signification authentique de la Métamorphose. Une intelligence fine et une grande culture gouvernent discrètement toutes ces hybridations : par-delà leur monstruosité, elles rendent évidente une convergence étonnante mais bien réelle. La pertinence inattendue mais bien réelle de chacune de ces greffes est la principale réussite de ce petit Frankenstein de la bande dessinée.

Notes

  1. Parodies. La bande dessinée au second degré, Paris, Flammarion, 2010 p.214-215.
Chroniqué par en mars 2012

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