Moby Dick

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«Voilà, c’est lui, suivez-le» pourrait être la phrase qui commence ce livre. Nous serons le voyeur, le filateur, nous ne serons pas à l’écoute d’un témoignage, d’une confession de marin qui a vu le monde comme on voit la vie humaine dans l’Univers, et «Call me Ishmael» ne sera prononcé que trois planches plus loin, en un clin d’œil lourd qui diminue d’emblée la flottaison de l’ensemble. Mais c’est voulu, c’est recherché, c’est préfacé (du moins), voyons voir puisqu’il s’agit de ça, et n’oublions pas que Denis Deprez est l’auteur d’un remarquable Othello.[1]

Quand un film ou une bande dessinée s’inspire d’un livre, on parle généralement d’adaptation, ou on écrit «d’après» dans le, ou ce qui sert de générique. Pourtant, si toutes les réussites en cette matière ont un point commun, c’est de n’être pas de l’une ou de l’autre, mais d’être plus ou moins consciemment de l’ordre de la relecture et/ou du commentaire.
Dans ce compromis de l’adaptation et/ou de se situer dans l’aval du littéraire, le septième et le neuvième art rappellent par ces deux mots, leur jeunesse relative et leur pusillanimité envers leurs facultés propres. Même s’il s’agit aussi de mots pouvant avoir des raisons juridiques liées aux droits d’auteur,[2] je note qu’ils sont préférés, ou ont été préférés désormais, à d’autres, comme «s’inspirer» par exemple.
Ici, un des deux mots est sur la couverture. C’est écrit, c’est «d’après», nous serons donc au niveau zéro sur ces vastes océans salés/salis de recueillir ultimement l’eau des sommets, pour chasser la baleine albinos.

Tout au préfixe «post», dans une confusion simple, innocente peut-être, de la postérité d’une œuvre et de la postériorité de la leur, les auteurs en embouchure se font ici traducteurs littéraux plutôt que passeurs/créateurs. Paradoxalement, en bons marins s’étant rencontrés sur Les champs d’honneur,[3] ils en connaissaient les écueils, savaient leurs dangers de platitudes, didactismes mous, d’images illustratives. Mais ici, ils ne les évitent pas tous et l’Introduction de Rouaud semble plus, a posteriori, la justification d’un échouage par un projet mal calé en marée basse.

Le problème vient moins des images que du scénario et des dialogues. Par ses manques et faiblesses, il témoigne de la part de son auteur, d’une connaissance de la bande dessinée très traditionnelle ou pour le moins qui n’est pas en harmonie avec cette amitié qu’il entretient avec Denis Deprez, représentant lui d’une bande dessinée aux antipodes.
L’écrivain est ici un point de vue tellement extérieur au genre qu’il aborde, qu’il l’étend à son scénario en n’utilisant que des dialogues. A tel point que dans certaines scènes, où il serait logique d’utiliser des bulles de pensée, il est utilisé des bulles normales où le personnage semble ridiculement parler tout haut (p.12).
De manière plus générale, il y a dans cette adaptation une fuite de l’introspectif, des narratifs[4] et de la langue, comme s’il prêtait ces manques à la bande dessinée. Là où Ishmael, dans le roman, témoignait par une langue et une culture oscillant (d’un pied marin) entre Shakespeare et la Sainte Bible des prédicateurs, on ne trouve rien qu’une langue trop d’aujourd’hui,[5] entrant en contradiction avec la volonté préfacée de suivre et de montrer un homme dans son époque et son dur métier de baleinier.

Depuis Les champs d’honneurs, les couleurs de Denis Deprez ont les transparences des aquarelles ou des encres. Situation idéale face à l’élément liquide océanique, s’il n’y avait cette retenue, cet endiguement par le scénario de la geste du dessinateur. Deprez n’est jamais aussi fort que quand il sait jouer de l’écart entre ses images et les textes qu’elles contiennent, quand elles provoquent de l’inattendu et de la relecture. Ici, les dialogues les lestent au point que même dans la scène finale, le dessinateur échoue à représenter l’ampleur effrayante de Moby Dick. Tout au long du récit il semble peu inspiré, manquant de libertés et les clins d’œils picturaux convenus[6] ne font que renforcer cette sensation.

Le plus grand défaut de ce livre est donc surtout de ne pas être à la hauteur de l’attente qu’il pouvait susciter dans la confrontation d’un texte majeur et d’un dessinateur ayant su faire ses preuves. Il est médiocre, de ce point de vue, provoquant la sensation qu’un écrivain y est de trop en confondant la bande dessinée en une récrée d’apparences sans vie intérieure, sans baleine blanche à pourchasser.

Notes

  1. Casterman, 2004.
  2. Il existe aussi des romans «adaptés» et/ou «d’après» des films, mais là, plus lucidement (ou cyniquement c’est selon), on parle de «novellisation» dans cette novlangue marketing étendant chaque jour plus profondément son usage.
  3. Casterman, 2005.
  4. Il y aura utilisation de narratifs seulement à la fin. Logique incompressible comme on dit, Ishmael boit la tasse, il est difficile de parler dans de telles conditions.
  5. Comme ce vieux marin utilisant le terme «plancton», page 57. Nous sommes dans les années 1830 ou 40 et le terme sera créé dans une université Allemande 40 ans plus tard. Sans être versé dans l’étymologie, il est évident que le plancton a nécessité un microscope pour être vu (dans la majorité des cas) et distingué comme ensemble d’organismes, instrument peu répandu chez les baleiniers de cette époque… J’ignore si Rouaud se base sur une traduction utilisant ce mot, mais les paroles de Quiequeg, une page avant, montrent qu’une telle précision n’était pas nécessaire, qu’elle tombe dans le didactisme et qu’elle prête à la bande dessinée de vielles fonctions qui ne sont plus les siennes. S’il y a bien, dans le roman, des passages didactiques, les actualiser est une erreur. Ils en disent plus sur les hommes de cette époque et leur vision de la mer que sur celle-ci et les mammifères marins qu’ils poursuivent.
  6. A Turner par exemple.
Site officiel de Jean Rouaud
Site officiel de Casterman
Chroniqué par en mai 2007

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