Mort Cinder

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L’album Mort Cinder des éditions Vertige Graphic est décevant. On dit bien de Vertige Graphic et non de Breccia et Osterheld, car la déception vient surtout de l’album. Cette édition rassemble les épisodes allant du 20 juillet au 14 décembre 1962, publiés dans la revue argentine Mysterix.
Les deux premiers tiers de l’album ne comportent que des planches au format à l’italienne car la revue avait originellement ce format avant d’en changer fin 62. Cela a pour résultat de nous obliger à tourner l’album vers le haut, comme l’album est grand, c’est peu pratique.
Ajoutons un papier un peu trop brillant pour un album aux noirs et blancs rendus délicats par des problèmes de reproduction et la richesse des traits que s’autorisait Breccia, et vous avez un confort de lecture fortement altéré, voire pénible.
Les passages aux différents formats se font sans transition, et le malaise est renforcé par le fait que l’album commence avec quelques planches d’un épisode hors série tiré d’un numéro spécial de décembre 62 de la revue Mysterix. Il aurait été plus judicieux de le mettre à la fin, on n’aurait pas eu alors ce doublement de l’hiatus que provoque le changement de format.

Vertige Graphic n’ayant pu en grande partie accéder aux originaux (perdus, volés, vendus, etc.), ils ont donc principalement utilisé les différentes précédentes éditions. Résultat il y a une perte de lisibilité sur certaines planches qui encore une fois ne sont pas soutenues par le papier.
Paradoxalement et malgré tout ce qui vient d’être écrit, cette édition reste pourtant la meilleure (et de loin !), qui ait été faite de Mort Cinder. Le trait de Breccia a largement gagné en finesse et richesse de tonalité, notamment dans les lavis qui n’apparaissaient pas dans les volumes de la précédente édition en français (chez Glénat), autrement que comme d’immondes plages noires de type mauvaises photocopies de photocopies.

Ce qui manque peut-être à cet album, c’est un appareillage de notes critiques et de documents sur la revue ou le contexte de travail des auteurs.[1] Indéniablement Latino Imparato a fait un travail important.
Mais on est en face d’une restauration/restitution qui est fortement présente par le fait même des difficultés qu’elle a rencontrées et des efforts de lecture qu’elle implique. Imparato explique ces difficultés dans une petite préface mais c’est insuffisant. Il aurait fallu des documents sur la revue Mysterix elle-même par exemple. La préface de Sampayo n’apporte pas non plus grand-chose. Elle est d’abord peu récente et n’offre qu’un témoignage n’éclairant en rien Mort Cinder dans ses spécificités.
Au-delà de ne pas avoir osé autre chose que de simples préfaces, cette édition semble aussi victime d’avoir voulu mettre une bande dessinée dans un format d’album préétabli, celui d’une collection inaugurée par deux Pratt : La macumba del gringo et A l’ouest d’Eden. Un format inférieur aurait peut-être été plus intéressant, et surtout plus maniable. Je pense notamment au format de l’édition de l’intégrale de Valentina chez Futuropolis. Le papier y est déjà pas mal et dans le volume quatre on trouve aussi une inversion de format qui passe plutôt bien à la lecture.

Cette déception de l’édition a peut-être aussi rejailli sur la bande elle-même ( ?). L’histoire d’Osterheld a les rides charmantes d’un fantastique du début des années 60. En cela elle se laisse lire, mais en cela aussi elle lasse parfois. La déception est peut-être due aussi, à ce que l’on attendait beaucoup de cette bande. On s’en était imaginé tant de choses.[2] Peut-être était-ce parce qu’on avait d’abord lu le Breccia de Perramus, du Rapport sur les aveugles, etc. Un Breccia impliqué et semblant totalement libre comme un vieux maître inaccessible.
Indéniablement et remis dans son contexte, le dessin de Breccia est déjà exceptionnel d’inventivité et des images resteront ancrées longtemps dans nos esprits. Le problème semble plus du côté de l’histoire. Mort Cinder est une bande dessinée en feuilletons, elle en a donc les défauts (ou implications narratives spécifiques), d’autant plus évidentes que dans nos contrées la bande dessinée est maintenant depuis un bon bout de temps d’album et non de presse quotidienne ou hebdo.
L’histoire a un peu vieilli aussi, parce que l’on sent trop les sources fantastiques (Poe, Lovecraft évidemment) et parce qu’il lui manque aussi cette profondeur dramatique dense, comme dans L’éternaute par exemple où le futur alors en dictature pour l’Amérique du Sud, y émerge de façon incroyablement prémonitoire. Face à toutes ces lectures qui l’ont précédée la dramaturgie de Mort Cinder apparaît presque comme trop feinte.

Notes

  1. J’ai conscience que ce qui vient d’être écrit va effrayer l’énnéamonde, vu que quand on y utilise régulièrement des mots de plus de trois syllabes on est déjà et tout de suite, au mieux qualifié d’intellectuel, au pire on précède et accorde ce qualificatif ici forcément péjoratif du mot masturbation.
  2. Le nom du personnage était déjà à lui seul une belle promesse.
Chroniqué par en juillet 1999

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