Neko-me Kozô

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«Le gamin aux yeux de chat». A quarante ans de distance, l’idée résonne de tout le charme désuet des inventions les plus délirantes d’années 60 en pleine effervescence. Et d’ailleurs, les (superbes) couvertures de ces deux volumes ne dépareilleraient pas en affiche de film fantastique de l’époque.
Après avoir soigneusement établi sa réputation de maître de l’horreur dans la revue pour filles Shôjo Friend, Umezu Kazuo signe ici son premier long récit à paraître dans une revue pour garçons. Une aventure qui, pourtant, ne sera pas sans rebondissement, puisque le titre va connaître trois périodes distinctes : après un rapide début en Décembre 1967 dans le mensuel Shônen Gahô, il passe ensuite dans les pages de l’hebdomadaire Shônen King qu’il occupera de Mai 1968 à Mars 1969 ; enfin, il faudra attendre sept longues années (de réflexion ?) et 1976 pour voir renaître une nouvelle version dans les pages de Shônen Sunday pour quatre brèves apparitions.[1]
Si je choisis de m’attarder un peu sur cette «archéologie» de Neko-me Kozô, c’est parce qu’elle transparaît fortement dans le récit, qui aligne trois rythmes, trois ambiances — trois personnages, presque — au gré des supports.

Si la première incarnation du personnage s’inscrit dans les grandes préoccupations thématiques de l’œuvre d’Umezu Kazuo (en particulier la métamorphose, tant physique que psychologique), la seconde période, la plus longue aussi, s’ouvre sur un début qui n’est pas sans rappeler Mizuki Shigeru — une véritable remise à zéro, puisque l’on assiste à la naissance du fameux gamin, au milieu d’une superbe réunion de yôkai venus célébrer cet événement exceptionnel.
Il faut d’ailleurs reconnaître que la toute première histoire de cette re-création[2] se montre plutôt efficace, la suite est beaucoup moins convaincante et donne souvent l’impression de tirer à la ligne. La faute sans doute au format de publication, puisque l’on passe d’une cinquantaine de pages dans le mensuel à des livraisons d’une vingtaine de pages — un rythme qui convient visiblement moins à Umezu, habitué sans doute à avoir plus de temps et de pages pour mettre en place ses ambiances et ses intrigues. Conséquence de chapitres plus brefs, délaissant les lentes atmosphères étouffantes, l’horreur se fait ici plus clinquante, plus immédiate aussi, jouant finalement la carte d’une surenchère qui s’essouffle rapidement.
Soulignons également l’importance du personnage principal, qui s’affirme dans cette partie centrale comme un edokko gouailleur et débrouillard — mais aussi froid et détaché. D’observateur dans l’ombre, qui accorderait sa protection en échange de l’hospitalité involontairement accordée par ses hôtes, il se transforme alors en petite terreur cynique, prenant ce qu’il estime être son dû, mais qui se révèle aussi incapable d’étonnement. Autre reproche à mettre à son compte, le recours aux pouvoirs jamais vraiment bien définis de ce yôkai en herbe, trop souvent utilisés comme deus ex machina pour le tirer de situations en apparence inextricables. Et alors que la grande force d’Umezu était justement de laisser planer le doute, de laisser régner une angoisse diffuse, ce Neko-me Kozô seconde période délivre tout l’inverse, à savoir résolutions un peu trop faciles et explications bien ficelées décrétées sur le ton de l’évidence.
En dépit ce que l’on pourrait qualifier d’errements de jeunesse, il faut néanmoins reconnaître que Umezu continue à se montrer maître dans l’art de représenter la folie,[3] comme on pourra le voir dans le récit Yôkai Niku-dama — le «Meat-Ball Monster» que l’on retrouve en couverture du second tome.

Reposant plus sur une atmosphère d’angoisse et de mystère que sur l’action débridée, les quatre récits courts (une trentaine de pages chacun) qui constituent le dernier cycle explorent des territoires résolument plus sombres et adultes. Le Neko-me Kozô retrouve un rôle moins central, faisant preuve aussi de plus de compassion, et l’on laisse de côté les histoires de yôkai pour revenir à des histoires profondément humaines. Subtile et plus en nuances, cette dernière partie souffre seulement des couleurs de l’époque, qui voient parfois le dessin disparaître dans une masse sanguinolente — la conséquence malheureuse d’une bichromie pas toujours très inspirée.
Mais cette conclusion ne vient que souligner les tentatives non abouties d’une narration qui se cherche, et que même le charme kitsch et désuet de l’époque ne suffit pas à contrebalancer. Fort de cette expérience, Umezu Kazuo embarquera ensuite pour une longue année de publication régulière de l’une de ses séries-phare, Orochi,[4] y réinterprétant certains des motifs déjà présents dans Neko-me Kozô — la figure itinérante ou le fantastique s’introduisant dans la vie des familles — renforçant plus encore cette impression d’une œuvre d’apprentissage.

Notes

  1. On saluera au passage la réédition proposée par Shôgakkan qui reste au niveau de la collection «Umezz Perfection» — soit de grande qualité : un grand format, trois papiers différents pour reproduire les trois époques, séparées par un intercalaire cartonné portant des illustrations en pleine couleur.
  2. Yôkai Mizu maneki, sous-titré en anglais dans le texte : The Tsunami Summoners.
  3. Avec une prédilection marquée pour la cellule familiale, et en particulier les relations parent-enfant, autre thématique récurrente chez l’auteur.
  4. Dans Shûkan Shônen Sunday, de Juin 1969 à Septembre 1970.
Site officiel de Umezu Kazuo
Chroniqué par en mai 2008

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