Nekomura-san

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Madame Nekomura est une chatte dont la vie n’a pas toujours été facile : à peine sevrée, elle a été abandonnée par sa mère. Certes ! Mais n’est-ce pas là le dur destin de tout chaton ? Las, son cœur fut à nouveau déchiré lorsque son jeune maître, celui même qui l’avait recueillie alors qu’elle errait affamée sous la pluie, partit à l’étranger suite au divorce de ses parents. Elle dut alors quitter un domicile où elle vivait heureuse autant comme animal de compagnie que comme chatte de ménage. Heureusement, Madame Murata, la dirigeante d’une petite entreprise de services à la personne, sous des airs sévères, accepte d’embaucher Madame Nekomura. Après tout, quand on a besoin de main-d’œuvre, pourquoi ne pas accepter de la patte-d’œuvre si le travail est de qualité. Cela tombe bien, les Inugami et leurs deux enfants sont à la recherche d’une nouvelle employée de maison, travailleuse et sérieuse…

Nekomura-san est un webmanga toujours en cours, publié dès la mi-2003, à l’origine sur le site @NetHome avant de changer de support du fait de son succès. Depuis mai 2006, il est publié à raison d’une case par jour sur un site dédié qui n’est accessible qu’aux inscrits d’une newsletter gérée par le magazine Magazineworld de l’éditeur Magazine House[1]. La série est aussi publiée en version reliée et le septième tome vient de sortir en mars 2014. Le succès public est tel que la série est rééditée au format bunko[2], qu’il existe une ligne de produits dérivés qui vont du calendrier au guide de voyage en passant par le coffret de goodies. En cela, il s’inscrit dans les réussites éditoriales issues des publications en ligne comme les keitai shôsetsu (romans pour portable). Son auteure, Hoshi Yoriko, est quasiment inconnue, très peu d’informations étant disponibles en dehors du fait qu’elle est née en 1974, qu’elle a fait une école d’arts et qu’elle vit dans le Kansai[3].

Le tome 6 vient de sortir en français, chez Kana, dans sa collection Made in réservée aux bandes dessinées asiatiques que l’éditeur estime «d’auteur»[4]. La plupart des questions que se posait Jessie Bi dans sa chronique du premier opus avaient trouvé leur réponse dans le deuxième volume. Depuis, plus rien. Les trois tomes suivants ont ensuite dévoilé bien peu d’informations sur notre féline Madame Nekomura, toujours aussi sérieuse et travailleuse mais toujours aussi curieuse. Il ne faut pas s’attendre à en trouver plus dans ce nouveau volume. Nous ne la verrons pas plus progresser dans sa quête de retrouvailles avec son ancien jeune maître. L’auteure se contente de croquer différents portraits et de développer le personnage d’Oniko, la collégienne, et celui de sa mère.
La mangaka continue donc à montrer les petits travers du Japon actuel, notamment l’oisiveté et l’égocentrisme d’une certaine classe sociale. En effet, comme dans toute nation riche, un pan de la société a perdu tout sens des réalités. Si le système fonctionne encore, c’est surtout grâce à une population de petites gens qui sont là pour effectuer les tâches de tous les jours. Néanmoins, cette dernière catégorie n’est pas non plus épargnée par le trait acéré de l’auteure, notamment en mettant en exergue la jalousie et la médisance qui peuvent sévir dans le milieu des employées de maison.

Toutefois, la peinture de la société japonaise des premiers tomes a été en partie remplacée par la chronique de deux femmes en crise : la mère et sa fille. La première doit faire face à sa peur de vieillir, de paraître âgée et de ne plus plaire, sentiment aggravé par un mari volage qui lui préfère ses jeunes étudiantes. La seconde est encore plus perdue, n’arrivant pas à trouver sa place dans une société aux normes comportementales pouvant être étouffantes pour certains individus. Le gang de collégiens[5] qu’elle a formé ne répond pas à ses attentes.
Le récit semble alors devoir se focaliser sur deux romances : celle de la mère avec un ami de son fils et celle de la fille avec le chef d’un gang ennemi, celui-là même qui les a vaincus sans appel. Nous ne devons donc pas espérer que Hoshi Yoriko cherche à remettre en cause la société japonaise, notamment son évolution politique qui tend toujours plus vers la droite militariste et nationaliste. De même, nous ne trouvons aucun écho de la crise économique permanente, de l’incurie des dirigeants politiques et économiques du Japon, des catastrophes subies par le pays ces dernières années, de l’impasse démographique dans lequel se trouve l’archipel.

De ce fait, il peut être difficile de bien comprendre où veut en venir l’auteure entre une description de la société japonaise à travers une famille dysfonctionnelle et des romances dignes d’un roman à l’eau de rose. Il faut dire que la lenteur de parution et la narration sous contrainte n’aident pas à donner du rythme au récit et à définir précisément les personnages. En effet, à raison de deux cases par page, même avec une ellipse importante, la progression de l’histoire se fait très lentement, d’autant plus que la mangaka ne distille les remarques et les informations qu’au compte-gouttes, sans jamais trop s’attarder. Cela n’empêche pourtant pas d’apprécier le titre, tant Madame Nekomura est touchante dans ses efforts à faire le bien autour d’elle et par sa volonté d’être toujours irréprochable. Son positivisme à toute épreuve est un «rayon de bonheur» dans un présent si inquiétant. Il ne faut peut-être pas chercher autre part les raisons du succès de la série au pays du Soleil-Levant.

Notes

  1. Cette inscription est gratuite. Magazine House est un éditeur spécialisé dans les magazines et les livres à destination d’un public principalement féminin. Par exemple, il a publié pendant une douzaine d’années la version japonaise du célèbre ELLE.
  2. Le format bunko est un format de poche (environ 15 × 10,5 cm) généralement réservé aux rééditions des séries à succès.
  3. Région située sur l’île de Honshû, l’île principale du Japon.
  4. Cette notion, typiquement française, de bande dessinée d’auteur n’est que difficilement transposable au manga. Le marché japonais est segmenté en autant de niches que nécessaire afin de toucher tel ou tel public, même si celui-ci est extrêmement restreint.
  5. Au Japon, les membres de ce type de gang, généralement des lycéens plus intéressés par la bagarre que par leurs études, sont désignés sous le terme de furyô.
Site officiel de Hoshi Yoriko
Site officiel de Kana
Hervé Brient
Chroniqué par en mai 2014