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La Nuit Devient Jour

de

D’une nuit à l’autre (entre-temps), sont mis au jour tous les cycles de ce monde, de ceux qui rendent la vie sur Terre possible à celui qui fait qu’une existence a un début et une fin comme un livre.
Ce sera donc une lecture. Celle du devenir. Une invitation à lire et à se voir soi dans le monde, de se constater là au soleil sans se souvenir de l’avant, de cette nuit qui précède et que l’on précèdera un jour[1] à notre tour.
A cette lumière soudaine (lueur), on verra le cycle de l’eau, des saisons, celui du bas et du haut, de l’ascension et de la descente (peut-être du déclin), celui d’un départ et d’une arrivée, celui du fait d’apprendre puis de savoir, celui de la marche au rythme de pas comptés, celui d’apparitions/transformations qui se retrouvent à toutes échelles, en toutes matières, de la graine en germe d’un arbre à l’Histoire ou l’économie d’un pays.

Dans ce jour nous sommes le même, mais différent au matin ou au soir, comme dans l’énigme du Sphinx. Sortir difficilement du sommeil comme renaître, devoir se coucher absolument par fatigue, pour avoir vécu ce jour avant que la nuit lui succède, qu’il ne devienne celle-ci.
Livre s’adressant à ceux qui débutent dans le cycle de la vie, il montre ce que celui-ci contient d’autres cycles, mais aussi ceux plus ou moins outre-mesure qui le contiennent. Autant d’engrenages familiers d’une mécanique universelle devenant étrange si l’on s’y attarde,[2] semblant perpétuels et inaltérables quand on s’y fond comme l’animal.
Comme le jour entre deux nuits, la vie humaine serait une parenthèse lumineuse, un cadeau,[3] qui transforme un croissant de Lune en sourire dans une nuit d’où tout retourne.

Artiste protéiforme, Richard McGuire[4] est principalement connu en France pour deux choses :
La première comme influence majeure de Chris Ware, pour sa courte histoire en bande dessinée intitulée Here.[5]
La seconde pour la réalisation d’un des courts métrages du film d’animation Peur(s) du noir dirigé par Etienne Robial et sorti en salle en 2007.

La nuit devient jour date de 1994 et se trouve maintenant un peu comme au carrefour de ces deux pôles : écarter la peur de la nuit, du noir, en glorifiant le jour ; montrer la généalogie de ce qui fait le monde et la vie en un jour.
L’album se distingue de Here en dévoilant un entrelacs qui s’intéresse moins à la superposition de temps dans un espace (case et lieu), qu’à ceux de cycles au sein d’une journée. La force de ce livre étant de faire poétiquement, à la fois une leçon de chose et de vie, de suggérer subtilement, comme par exemple dans les dernières pages, que le personnage dort ou bien qu’il vient de s’éteindre.

Le style graphique mélange une forme de minimalisme avec une attention pour les graphistes et cartoonists du début du XXème siècle. Une volonté attentive à l’image comme code, à celle qui doit se donner à lire, qui depuis a fait école et que, de ce côté-ci de l’Atlantique, un auteur comme Blexbolex explore avec une intelligence comparable.
La nuit devient jour est le quatrième livre de Richard McGuire publié en France.[6] Même s’il est certainement préférable de lire le livre dans sa version originale quand on est adulte,[7] le fait qu’Albin Michel Jeunesse rende accessible aux plus jeunes cet artiste majeur reste une bonne chose et peut, peut-être, laisser augurer d’un cycle éditorial vertueux en sa faveur.[8]

Notes

  1. Ou une nuit plutôt ?
  2. Si l’on s’abstrait de ce mouvement.
  3. L’auteur montre une graine devenant arbre, papier, puis journaux qui recyclés deviennent un papier cadeau avec un motif de cercles (cycles). Ce papier cadeau (ou pour le moins son motif) recouvre les pages de garde du livre. D’après l’auteur, le livre avait été imprimé sur papier recyclé. Pour cette édition française, cela n’est pas précisé.
  4. Auteur de bande dessinée, de livre pour enfants, illustrateur, musicien, animateur, créateur de jouets, sites webs, etc.
  5. Récit magistral en six planches, publié en 1989 dans la revue Raw (volume 2, n°1). Elle fut publiée à nouveau en 2006 dans la revue Comic Art n°8 (pp.8-13), précédée d’une introduction fouillée de Chris Ware, et suivie d’un entretien passionnant avec Richard McGuire par Thierry Smolderen.
  6. Les trois précédents étaient : Le livre fou avec des trous en 1999 aux éditions Seuil, Popeye and Olive et P+O en 2001 aux éditions Cornélius.
  7. La fameuse phrase : «tree becomes paper, and paper becomes news, news become trash, and trash becomes new» devient «l’arbre devient papier et le papier devient journal, le journal devient poubelle, et la poubelle redevient papier, le papier devient cadeau».
  8. En publiant les autres livres pour enfants de McGuire : The Orange Book (1992), What Goes Around Comes Around (1995), What’s Wrong With This Book ? (1997) publié au Seuil il y a dix ans. Notons qu’Albin Michel Jeunesse a depuis trois ans entrepris d’éditer un auteur du début du XXème siècle très apprécié par McGuire : Peter Newell. Deux titres actuellement : Le livre en pente / The Slant Book (1910) et Le livre fusée / The Rocket Book (1912).
Site officiel de Richard McGuire
Site officiel de Albin Michel Jeunesse
Chroniqué par en mai 2010

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