Ojo (#1-5)

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Durant les années 90, alors que tout le reste d’Image ou presque faisait du superhéros en collant, décalque à peine dissimulée des productions à la Marvel, Sam Kieth y publiait The Maxx[1] — un récit étrange et surréaliste où l’on rencontrait un superhéros SDF, une assistante sociale rêvant avoir été une reine de la jungle, une Australie primitive parcourue par des baleines volantes et un bloc de glaise en guise de Némésis maléfique. Le tout servi par un graphisme étonnant et talentueux — pas de doute, Sam Kieth était un auteur hors du commun.
Ojo, sa dernière production en date, reprend un certain nombre des thèmes abordés dans The Maxx, comme l’enfance et les mondes imaginaires, mais s’ancre résolûment dans un univers glauque à souhait.

Annie et sa soeur Melissa sont chez leur grand-père, en attendant le retour de leur père. Annie n’a pas encore dix ans mais est déjà responsable de trois morts — Phred le lézard, Molly la souris et Bug l’insecte. Trois morts, et peut-être une quatrième — sa mère, une mort dont Annie refuse de parler, comme si la taire pouvait aussi la défaire.
Alors quand Annie trouve une petite créature blessée, elle décide de la prendre sous son aile et la baptise «Ojo». Et peu importe qu’Ojo soit une chose tentaculaire avec un oeil énorme au milieu, ou encore que sa mère (version XXL avec en bonus une dentition cauchemardesque) vive dans un conduit d’évacuation d’égoût et fasse preuve d’un appétit féroce — Annie a décidé que le petit Ojo avait besoin d’elle, et qu’elle allait s’en occuper.

Sam Kieth[2] se lance alors dans un récit dominé par la solitude et la perte de la mère, à la recherche d’affection (à donner ou à recevoir) — un récit d’enfance juste et vrai qui aurait télescopé un bon film d’horreur de série B, créatures mutantes et anthropophages à la clé.
Seul bémol, le dessin, sans reproche durant les deux premiers numéros, mais qui connait quelques petites «baisses de régime» par la suite (comme durant la scène de la «poursuite» dans le #3).[3]

On trouve dans Ojo des échos du Eraserhead de David Lynch — l’attachement d’Annie pour Ojo rappelle la fascination pour l’infâme bébé-foetus ; ou encore le choeur des animaux entonnant «Unicycle Mike», qui évoque l’étrange «Lady in the Radiator» ; sans parler de la résolution de l’histoire, impliquant la Truite Magique (en imper mastic) et les enseignments qu’elle apporte, qui ne détonnerait pas dans les séquences oniriques des films de Lynch.
On ne sera pas surpris, Ojo nécessite parfois des relectures, mais reste néanmoins beaucoup plus accessible que ne pouvait l’être The Maxx et son univers déjanté.

Notes

  1. Série culte, The Maxx avait même connu un temps une adaptation plus ou moins animée sur MTV, diffusée sous le label «MTV Oddities».
  2. Et Alex Pardee, à qui l’on doit sans doute, au vu des illustrations disponibles sur son site web, la paternité d’Ojo et de sa délicieuse Maman.
  3. A priori à mettre sur le compte de Chris Wisnia, co-dessinateur invité à partir du #3 justement.
Site officiel de Sam Kieth
Site officiel de Alex Pardee
Chroniqué par en septembre 2005

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