Ombres
Vous êtes une enfant. Vous allez à la cave[1] comme on plonge dans la mémoire d’un foyer, d’une maison, d’une famille. Vous allumez d’un clic, avec un interrupteur qui se tire comme une chevillette. La lumière est, elle vous obéit, n’est-ce pas divin ? Vous allez jouer dans une pièce adjacente qui est un décor, ou bien peut-être le texte en rébus d’objets au rebus d’une comédie qui s’improvise.
Vous êtes au milieu de ses objets aux marges du foyer,[2] qui vous ont précédés, qui sont nés avant vous, qui ont été utilisés et qui ne le sont plus ou pas pour le moment.
Pourquoi ? En panne ? Encombrants ? Ils sont d’une autre ère que la vôtre, qui commence avec votre petite personne dont la vie compte moins de mois, que d’années pour celle de vos grands parents. Objets aux parts d’ombres, d’autres temps, d’autres saisons pour les plus chanceux,[3] ils sont «anté-» vous-même, préfixe auquel — puisque le lieu s’y prête — il sera si doux d’ajouter un «h» pour avoir délicieusement peur.
A l’ombre pour jouer, vous en faites votre matière, celle sombre à modeler par la lumière. Ce sol devient votre écran, un lac miroir du pays des ombres où éclate la lucidité de votre imagination jaune solaire. Deux mains accolées font un oiseau, il devient logique qu’il puisse s’envoler ainsi auréolé d’ocre.
Puis l’imagination s’emballe, le sol écran devient perméable, la créature fait peur à la créatrice, qui se défend, effraye elle aussi à en devoir consoler sa création en entamant une sarabande se dédiant à l’autonomie d’un jaune chromosphérique.
Étonnant qu’un simple «A table !» ramène à la raison, à cette lumière lactescente d’ampoule électrique matérialisée par la blancheur du papier ? Non, les nourritures terrestres se rappellent à celles imaginaires, voire ici spirituelles à leur manière. Et puis, une fois fermer la lumière, fermer cette pièce, qui ne dit[4] que cette farandole ne se poursuivra pas sans vous, à côté, pendant que vous vous nourrissez ?
Ombres évoquera à certains Miroir, le précédent livre de Suzy Lee. Mais si dans les deux ouvrages il se dénote la même attention à l’objet-livre, ce nouvel album de l’auteure coréenne fonctionne avant tout comme un théâtre d’ombres inversé, dont l’écran est introspectif car au pied de l’enfant.[5] Pour une lecture optimale Ombres devra d’ailleurs être ouvert en formant un angle droit, révélant une scène où une petite fille douée d’ombromanie se joue de la lumière d’une pièce pour se projeter une histoire et finir par s’y projeter elle-même.
Pas de monde extérieur projeté sur les parois d’une caverne, mais celui intérieur se projetant sur le sol d’une pièce. Du verticale à l’horizontale, pour le sol écran de la terre où l’on marche, où l’on deviendra ombre un jour en y retournant. On comprend qu’une peur enfantine[6] ait pu s’en extraire avant d’être maîtrisée/comprise et d’un faire une ronde vertueuse.[7] La subtilité vient aussi du traitement graphique, dessin pour ce qui fera ombres, pochoirs avec projection pigmentaire pour ce qui sera ombres.
Ombres suit le chemin commencé avec La vague,[8] où Suzy Lee s’intéresse avec un regard aussi bienveillant qu’attentif, aux frontières semblant minuscules, mais décisives symboliquement, qu’explore patiemment l’enfance.
Pour La vague, l’eau s’épuisant sur le rivage, cachant ses profondeurs dans le bleu, marquant ses limites par l’écume, et se franchisant dans le jeu par l’immersion et l’éclaboussure. Pour Miroir, l’au-delà inversé, la transparence d’une frontière de verre symbolisée par la pliure du livre que rend soudainement poreuse l’illusion et le vertige d’une danse. Et dans Ombres, la frontière sous ses pieds, sur un sol qui soutient et qui avalera, et qui se franchit d’ici qu’en se projetant. Trois livres pour se percevoir funanbule, et ce dernier comme joyeuse révélation, pour dire l’imagination comme la plus belle preuve de vie.
Notes
- L’éditeur parle d’un grenier, mais je ne vois pas ce lieu autrement que comme une cave ou une remise. J’ignore si c’est un mot précisément choisi par l’auteure, mais dans l’image tout fait penser que la petite fille descend et donc ne monte pas au grenier. Elle ne surgit pas du sol pour arriver dans cet espace, et certains objets semblent plus logiquement dans une cave ou une remise que dans un grenier. J’emploie donc délibérément le mot cave.
- Celui source rayonnante lumière/chaleur, et celui familial.
- Avoir l’espoir d’être à nouveau de saison.
- En tous cas certainement pas l’imagination.
- Pour bien distinguer en quoi la démarche de Suzy Lee inverse en quelque sorte l’idée du livre théâtre d’ombre voir par exemple ceux récemment édités par Gallimard-jeunesse.
- Ici sous les apparences d’un loup.
- Cycle, vie et mort, avers et revers de l’existence.
- Editions Kaléidoscope, 2008.
l’autre bande dessinée
Miroir

Super contenu ! Continuez votre bon travail!