Où.

de

Nous sommes en 527 218. Voilà un marqueur de genre, par lequel un usage rassurant — sur la marchandise — nous fait savoir que nous aurons, au moins, à l’horizon, l’histoire. Nous savons également qu’elle n’a pas eu lieu, ce qui oriente notre appétit vers l’avenir. Bien. Mais l’artifice par lequel un narrateur, qu’il soit cinéaste ou romancier, campe quelque chose comme un cadre historique, est bien autre chose qu’une simple mise en place : il invite le regard à traquer toute piste qui viendra donner du poids, du sens à cet indice, qui viendra confirmer l’étalon de ce lever de rideau ; il régule les sillages de lecture avant même que celle-ci n’ait commencé. C’est le service minimum en matière de contrat. Minimum auquel s’ajoute, parfois, un appel à la réalité des faits pour la promesse d’un grand moment d’Histoire, ou à la rationalité scientifique pour celle d’une anticipation de qualité. Les grands sujets garantissent les grands livres. Croit-on. Dit-on abondamment. Plus vraisemblablement, les gros sujets visent les gros livres.

Mais nous sommes en 527 218. C’est- à dire dans l’excès de tout repère auquel cette accroche, censément, nous inviterait à penser un cadre.

Une date à l’avant-poste d’un récit, c’est d’une certaine façon une convention qui désigne la convention elle-même comme cadre, et s’y blottit en ayant déjà gagné sans lutter un espace de partage avec un lecteur, avec un spectateur. Ici, la démesure fait tiquer ; que détruit-elle ? elle détruit toute référence à un cadre de vérification, toute possibilité rationnelle de se livrer, précisément, au jeu des spéculations fictionnelles, des usages conjecturaux. Que fait cette date, que produit-elle ? Nous savons déjà qu’elle moque les cadres de la science-fiction. Elle excède jusqu’aux limites de représentation spéculative de la science-fiction dans lesquelles une telle sanction aurait le moindre sens, représenterait le moindre soutien à l’imaginaire. Va-t-elle plus loin, aussi loin dans ses objectifs stratégiques et narratifs, qu’elle propulse toute imagination au delà d’elle-même, en pure perte ? Oui, cette date est une déclaration de guerre. Discrète, à peine perceptible, insoupçonnée. Aux usages éditoriaux, aux marqueurs de genres, aux stratégies des arguments, des pitchs, des caractères. Dès lors que quelques arbres, quelques lignes de fuites narratives, quelques dizaines de pages déroulées sans rien qui soit venu rassurer sur ce que nous avons perdu de représentation, alors la guerre à une certaine conception de la bande dessinée y est déclarée : le nœud de tout ce qui engage depuis trop longtemps la marche éditoriale des bandes dessinées, est ridiculisé. Ce nombre boursouflé, ridicule, inutile et inutilisable, dit qu’il ne faudra pas compter sur la verroterie narrative habituelle ni sur la grande machine, sur le grand sujet.

Cette discrétion dans la guerre est un des traits les plus forts du travail de Lumineau depuis bien longtemps. Rien chez lui qui ressemble à de la démonstration, à du coup de force (ses mises en bandes des Fables de La Fontaine sont d’une incroyable économie et d’une délicatesse politique qui en font des manifestes insoupçonnables) ; pas de cet argument de vente qu’est la gravité lisible de loin des thèmes ou des faits abordés (la gravité s’atteint, en le lisant, par la gravité. En s’abandonnant à elle) ; pas de piédestal pour une grande figure historique ; pas de bavardage pédagogique pour justifier une obéissance fonctionnelle des bandes à leur grande volonté démonstrative ; pas de ces manies décoratives qui les boursouflent en clignotant comme des guirlandes de tous ces signes lisibles rappelant que nous avons bien affaire à un maestro, à un homme qui connaît son affaire. Pas de ces statufications qu’on appelle partout « personnages » et qui sont si chargées de caractères que le plus puissant des surânes ne pourrait pas en trimbaler la moitié sans s’effondrer sous leur poids.

Rien de toutes ces choses qui n’ont pas d’autre vocation que permettre de causer, d’avoir quelque chose à raconter sans jamais vraiment rien dire, quelque chose de rassurant pour absorber, par des opérations de classification, le nouveau venu dans la grande famille des bibelots culturels ou des divertissements. Le travail de Sébastien Lumineau invite au silence mondain ; si il faut commencer à en parler, alors il faudra commencer à parler vraiment. On ne va pas pouvoir se rassurer sur le fond commun habituel. S’il intime plus facilement au silence, ce n’est pas parce qu’il intimide ou parce qu’il stupéfie, comme le ferait un abrutissant solo de virtuose ; c’est parce que ce dont il faudra parler, rien nous y préparait. Parler vraiment pour avancer en trouvant la marche de ce livre.

Quel est l’objet de ce Où. ?

Il s’agit, vraiment, sans retenue, de bande dessinée. Pas de ce dont telle bande parle ; pas de ce que tel dessin vous évoque ; pas de se demander à quelle famille ont va pouvoir l’attacher. La considérable force de Lumineau vient de cette confiance inouïe et rare qu’il a dans la bande dessinée, dans ce que elle-seule peut faire. Ce livre, patiemment, opiniâtrement, met en place des constructions en bandes qui éclairent d’une lumière puissante tout ce que dessiner peut y faire apparaître, y dire, y produire et inventer.

Ce sont autant de constructions soumises aux mouvements propres du dessin, de sa massification ou de ses effilements, grappes denses puis émiettement filaires, contraction, détente, déplacements affolés des machines organiques qui font plier la paroi séparant figuration et dispositif matériel. Car si l’encre est déplacée et treillissée, c’est sous l’effet de ces forces particulières qui font le cadre narratif d’un livre : les figures y résolvent des énigmes posées par leur nature dessinée, y construisent inlassablement le monde duquel elles sont redevables, y renversent la matière dont elles sont constituées. C’est cette distanciation irrésolue qui est ici mise en théorie dessinée avec une clarté à laquelle aucun cadre théorique, généralement, n’atteint.

Pour rendre perceptible le dessin comme trajet de l’effectuation, de la subjectivation — dessin comme durée –, et pas seulement comme réalisation de ce trajet — dessin comme configuration –, le récit matérialise un instant cette dernière comme principe d’opposition : apparaît alors dans le champ le champ lui-même, dérisoire promesse griffonnée d’un monde. C’est une carte postale paysagiste de convention, indécise, plus exactement un variation de cadres, de cases, de ce rien du paysage qui signifie toutes les impasses artificielles qu’il faut surmonter pour s’inventer la catégorie du naturel. Petit dessin en chose. Zone en sursaut dans la Zone, manipulable, autant comme cadre des figurations que comme objet de transaction des figures : c’est un dessin. Le monde tout entier a un cadre pour être monde. Carte postale comme dessin dans le dessin — car le dessin dessine tout. En pivotant, cette genèse d’Épinal soumise aux règles illusionnistes de la narration, infra mince page perdue, devient trait à son tour. Axis mundi dans un cas ; horizon dans l’autre.

Et tout peut recommencer : indécidable ligne qu’une échancrure du récit fait basculer du solide au meuble, de la ligne de flottaison à l’abîme. L’un ET l’autre. États superposés, désastre minuscule de la raison.

N’imaginez pas, à la lecture de ces quelque notes, une abstraction abolissante, une sorte de théorème dessiné ; Sébastien Lumineau, je l’ai dit, a une foi ahurissante, rarissime, en la bande dessinée, en ce qu’elle peut raconter et faire apparaître. Quoi de mieux que les désastres du dessin pour rendre sensible l’infortune des créatures qui l’habitent, dont il est la condition matérielle et qui détermine pour elles les cadres d’une physique étrange ?

Comme les peintres de la Renaissance surent faire des marmi pinti le paradigme interrogatif de la peinture comme monde, c’est par la planche comme tohu bohu subjectile, par le dessin comme genèse matérielle — et pas seulement comme cadre ou comme série des représentations — qu’il peut produire d’incroyables incarnations et les agiter de vie.

Nous reconnaissons partout, comme les chapelets moulés par une machine malade, la silhouette craintive et éperdue de Sébastien lui-même, comme malédiction du dessin. Comme s’il ne pouvait, invariablement, que revenir à cet autoportrait en masse d’encre errante qui pousse du bout de la plume des silhouettes emmaillotées de filets noirs, de grattages de plumes, conduites à rejouer les mécanismes absurdes d’errances, d’humiliation, de malentendu en malentendu, de livre en livre, pour trouver la forme de sa propre vie. Étrangement, c’est alors l’écho de son livre le plus apparemment anecdotique, léger — Fido face à son destin — que l’on entend lointainement dans ces grandes pages mélancoliques ; et cette date qui ouvre Où., 527 218,entraîne alors vers l’éternité des scènes répétées, à peine déclinées, comme des boucles de vies aberrantes.

La composition même de ce livre, son histoire éditoriale, a pour matière ces sillages d’effectivités, l’accompagnement de chaque mouvement de vie par l’accumulation désordonnée de ses points de réalisation, d’advention : depuis quelques années, de façon si confidentielle qu’il est difficile à ses plus proches lecteurs d’en avoir une lecture exhaustive, Sébastien égrène par petites touches des fanzines aussi renversants qu’ils sont gracieux et fragiles : ce sont les fascicules de l’avancée des travaux. Le premier est publié en avril 2013, le dernier à ce jour en novembre 2018. Tous sont tirés à quelques exemplaires, photocopiés et assemblés sans pagination ni format réguliers. Chaque numéro ne laisse rien présager de la forme du suivant, chaque tour pris est une nouvelle forme de fidélité à son programme sans programme : avancer.

Ce Où. est une des possibilités d’assemblage et de choix parmi les planches de l’avancée des travaux. C’est un passage parmi cent autres possibles dans ce territoire foisonnant, qui n’en dispense pas, qui ne résume rien, qui invite à revenir sur ses pas pour recommencer à se perdre. Sébastien Lumineau ne nous raconte pas sa vie, il nous l’expose sous la seule forme non repoussante d’autobiographie : il dessine, d’un dessin non comptable, d’un dessin qui, avec lui, devant nous, apparaît.

(Je n’aurai qu’une remarque amère à faire à propos de ce livre inouï : comme il est sans fanfare, comme il n’est attaché à rien qui puisse rassurer un libraire ou un lecteur pressé, il peut facilement passer inaperçu, disparaître. Donner à ce livre fragile toute l’attention qu’il mérite, le conduire à des lecteurs, c’est le moins que doive faire son éditeur. Il en a les moyens et la force de frappe. Et pourtant, en vendant 24 euros un discret petit pavé en noir et blanc, d’environ 200 pages, sans aucun effort particulier de fabrication, que cherche l’Association ? On ne s’y prendrait pas autrement pour flinguer ce travail. J’espère avoir attiré assez votre attention sur lui pour vous encourager à dépasser le mouvement de recul que cette indélicatesse n’aura pas manqué de provoquer.)

Site officiel de L'Association
Chroniqué par en décembre 2018

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