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L’ OuvreTemps (Valérian & Laureline t.21)

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Valérian et Laureline voyagent dans le temps, mais plus que d’autres ont été confrontés au présent, celui de leurs auteurs.

Certes, nous le savons, toute histoire de science-fiction aussi anticipatrice ou prospectiviste soit-elle, reflète le présent qui l’a vu naître. Peut-être l’a-t-on un peu oublié aujourd’hui où, devenue mythologie populaire à part entière depuis plus d’une trentaine d’années, la science-fiction est avant tout spectaculaire,[1] s’identifiant moins dans son regard sur/de l’avenir que dans sa quincaillerie technologique promise, béquilles rutilantes espérées de nos grandes faiblesses et de nos petits désirs égoïstes habituels.

Ce rapport particulier au présent est l’une des forces de cette série. Il tiendrait principalement à deux faits. D’abord, celui d’avoir déterminé précisément le début de l’ère de l’empire de Galaxity en 1986 de l’ère chrétienne, après une catastrophe nucléaire au pôle Nord.[2] Ensuite, celui d’être une série de bande dessinée, c’est-à-dire à l’époque de sa création en 1966, de héros se réifiant, ne vieillissant pas, multipliant les aventures tant que le public est au rendez-vous.
Vingt ans plus tard était une échéance lointaine pour les deux jeunes auteurs qui, dans ces années soixante où tout semblait possible, n’imaginaient pourtant pas faire une série à succès. Pendant presque une quinzaine d’années, les aventures de Valérian et Laureline coulent donc de source, en même temps que son succès et son influence vont croissant.[3] Mais avec les années 80, cet univers est en danger. Le cataclysme qui le fonde n’aura pas lieu, Galaxity ne peut exister au-delà.
Profondément ancré dans l’Histoire,[4] l’acceptation d’un univers parallèle aurait paru bien infantile, voire en contradiction avec l’évolution plus adulte et post soixante-huitarde de la série.

Pour Christin, deux solutions étaient envisageables. La première était de clore la série. Chose difficile devant son succès. La seconde, véritable défit scénaristique, était d’introduire son agent spatio-temporel dans le présent, puisque le futur se présente, puisque le futur va devenir un présent et un passé autre. La deuxième solution fut bien évidement préférée avec cette question soudainement centrale : comment accepter l’inéluctable ?
La réponse fut de montrer qu’on ne l’acceptait pas. Les héros enquêtèrent et négocièrent. Découvirent de faux dieux créateurs de catastrophes, portrait en trinité du duo démiurge qui les avait fait vivre jusque là.[5] Déception peut-être, il y avait soudainement un rapport d’anticipation à un présent plus terre-à-terre, celui des auteurs et de leurs fictions. Un témoignage de science du fictionnel plutôt que de science-fiction.
S’ensuit comme une parenthèse de vingt ans. Valérian est là pour les lecteurs présents, et Galaxity est absente, quelque part certainement, mais n’est plus là, ici, maintenant. On la cherche, ou on ne la cherche plus, Mézières et Christin exploitent l’Univers à la place de Galaxity, mais sans son impérialisme ce qui est certainement préférable.[6]

En 2006 les auteurs se trouvent avec 1966, à équidistance de 1986. Le temps a fait son œuvre, dévoilant une sorte d’équilibre spatio-temporel quasi spirituel. La fin — l’inéluctable — s’impose aux auteurs.
Une trilogie[7] pour en finir, où il s’agira de revenir du Grand Rien métaphore de la mort et de lutter contre les Wolochs, pierres tombales des civilisations galactiques et de l’univers de la série qui les contient.[8]
L’OuvreTemps clôt ce cycle[9] par un titre s’offrant comme une ouverture.[10] Tout cela est moins intéressant par l’histoire ou la fiction qui s’y déploie, que pour le banquet final qui s’y organise. Une organisation un peu laborieuse il faut bien le dire, d’une réunion entre amis/personnages marquant de la série pour accepter ensemble le cycle des vies foisonnantes au sein d’un présent d’auteurs s’étirant sur 43 ans d’années terrestres.[11] Tout se boucle. Le hors temps est un autre temps, l’inéluctable est accepter, Galaxity a existé, existe ailleurs désormais.
Pour sortir de la notion de série, l’ultime solution de Christin est d’une belle élégance, donnant à ses deux personnages un véritable avenir qu’ils parcourront comme des héros ordinaires, puisqu’ils deviennent enfants. A cela s’ajoute le fait qu’ils sont désormais moins les créatures des auteurs que les enfants de ceux-ci, avec une autonomie qui se situe hors bande dessinée, puisque les albums de la série sont ultimement mis en abîme en étant montrés comme collectionnés par Monsieur Albert.[12]

Finalement la grande lutte de Valérian et Laureline aura été de voyager dans un temps psychologique qui n’osait s’avouer tel. Un moyen-âge féérique, une guinguette de Renoir, sont des passés visités par le couple voyageur mais ne sont pas de vrais passés. Il y a un intermédiaire pour chacun (des mots, une image), ils sont construits. Christin et Mézière sont de Grands Truqueurs eux aussi, mais visionnaires et surtout pas «hors du temps». Dans les années 80, leurs propres héros les ont confondus. Ils ont continué, pratiquant savamment une science humaine fiction. Ils ont affronté le temps qui passe avec les armes d’une faune de papier qui dit surtout un intérêt pour la Vie.[13] L’OuvreTemps est peut-être une manière de dire que le présent et un présent.

Notes

  1. La «sci-fi».
  2. Catastrophe qui n’a rien à voir avec celle de Tchernobyl, même si du fait de la date certains y voient — et Christin lui-même semble-t-il — une troublante coïncidence. La catastrophe polaire décrite enclenche un déséquilibre mondial majeur par un rapide changement climatique. Là serait peut-être la vraie vision d’avenir.
  3. L’univers de Valérian a influencé les décorateurs de Star Wars, entre autres.
  4. Valérian appartient à un service qui au départ garantit / protège le passé et donc l’avenir de Galaxity. Ajoutons que Laureline vient de l’an 1000, donc du passé. A la différence de Valérian, elle pouvait éventuellement survivre à la disparition de Galaxity. Notons aussi que dans Les oiseaux du maître, Valérian a pour torture «psychologique» des faits historiques qui sont ceux du XXe siècle ou du siècle précédent.
  5. Dieu, vieux flic plus ou moins véreux, représente les années de naissance et d’éducation des auteurs (les années 30 et 40, ce qu’elles contiennent, ce qu’elles donnèrent) ; l’Esprit-Saint en bandit manchot, c’est le hasard de leur rencontre et de leur succès ; Jésus (fils de Dieu) en baba cool, c’est leur culture, celle populaire qui triomphe depuis les années 60, mais celle aussi qui retombe de ses utopies. Ajoutons qu’Hypsis, viendrait d’ «hypso» soit «hauteur». La Trinité vit en hauteur dans une tour. Il y a plusieurs tours sur Hypsis, planète d’hauteurs, planète d’auteurs.
  6. Dans cette série, rapidement il s’est agit moins de voyager dans le temps que de s’en abstraire pour franchir les distances et faire de la galaxie une mare nostrum pour Galaxity, république technocratique impérialiste, Rome du futur portant son urbanité centripète dans son nom, empire spirale à l’image de la voie lactée.
  7. Passé, présent et futur.
  8. Les Wolochs ont été souvent comparés au monolithe noir de 2001 l’odyssée de l’espace, chose qu’ils ne sont ni par la forme, ni par la matière et ni surtout par la fonction, puisque le monolithe de Kubrick est une porte métaphysique, un seuil à franchir pour l’espèce humaine.
  9. Et la série.
  10. Une libération ?
  11. Je note que le seul album qui n’ait pas été convoqué dans cet ultime cycle est celui de Sur les terres truqées. Il est vrai que Jadna est tournée vers le passé (historienne) et le Grand Truqueur explique lui-même qu’il est hors du temps, sans Histoire, puisqu’il a surgi tel quel ex nihilo. Il est d’ailleurs frappant de voir que la Terre hors du temps, avec ses «entraves», ressemble au Grand Truqueur avec son bras mécanique.
  12. Et comme de nombreux fans (bien réels, bien présents) de la série, il a donné les prénoms des deux héros à ces petits orphelins trouvés en bord de Seine auprés d’une étrange machine très sixties.
  13. Notons que dans cette série, il y a toujours un être vivant surpassant la technologie. Les armes (le Schniarfeur), les transmuteurs (celui grognon de Bluxte), les calculateurs (Ralph le Glapum’tien), etc. tout cela, et au fur à mesure des albums, est fourni en mieux par le règne du vivant.
Site officiel de Dargaud
Chroniqué par en février 2010

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