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Papier à lettres

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Comme beaucoup de mots, «papier», «lettres», «nouvelles», «journal» ont un sens précis en fonction de leur contexte. Le mot «papier» désigne bien entendu un support pour écrire et/ou dessiner, mais aussi, dans le contexte de la presse, cet article que le journaliste va ou a rédigé, le fameux «faire un papier» par exemple.
La «lettre», entre autres définitions, est ce signe graphique que l’on peut calligraphier, mais aussi la missive, la correspondance palliant une distance qui permet de donner des nouvelles pour les plus intimes, et de rendre compte d’un événement ou d’une décision pour les plus officielles, que ce soit, dans ce dernier cas, dans un cadre administratif ou celui de la presse quand il s’agit d’articles réguliers d’un journaliste/correspondant.
Pour les «nouvelles», on les donne ou on les lit voire les entend. C’est le don pour la lettre (donner des nouvelles), la lecture/l’écoute pour l’actualité (lire ou entendre les nouvelles).
Enfin, «journal» en contenant le mot jour (donc opposé à la nuit) affirme une périodicité s’espérant lucide, se lovant dans le temps, le faisant sien pour décrire les événements qui s’y sont égrainés il y a peu. Là encore intime et manuscrit quand le journal est celui d’une personne ; universel et imprimé quand il s’agit de presse.

Gébé, homme de presse, dessinateur, écrivain, ami,[1] personne (humaine), confond dans ce recueil ces définitions trop définitives en un grand mélange de mots et d’images.
Le journal de l’universel devient de l’intime et l’intime de l’universel. Les lettres, il les calligraphie et il ne les envoie pas, il les imprime dans un hebdo[2] reçu en kiosque ou par abonnement. Les nouvelles (actualités) il vous les donne, les siennes il vous les montre, et vous les verrez comme vous savez lire et entendre. Quant au papier il ne l’écrit pas, il dessine dessus, en fait une matière, un support.
Résumons : Le papier est donc à lettres (manuscrites) à dessein, composant des mots dans les formes de l’intime, publié dans un hebdo imprimé parlant de l’universel.
Vous ne connaissiez pas l’écriture de Gébé ? Alors vous la connaîtrez après avoir su qu’elle s’apprenait, qu’elle se déchiffrait. Vous saurez son intime partageant son point de vue sur un jardin, une maison, des intérieurs et certains lieux visités pour dire le monde tel qu’il va mal en général, de ces points de vue particuliers dont l’exploration fait des universaux.

L’écrit n’accueillant plus l’image sous forme de métaphore, se retrouve contenu dans une/des images semblant trop réaliste(s) pour être des métaphores (du moins dans un premier temps).
Tout cela a le format d’une colonne d’article, un format panoramique basculé qui par sa verticalité introduit l’intime en devenant comme un trou de serrure, une fente dans un mur.
Gébé n’est plus une signature en bas d’un article, d’un dessin, d’une bande dessinée à charge, il est un point de vue minuscule sur le monde, le même que le nôtre face à ces événements contenus dans le temps qui en rajoute tous les jours. L’auteur, par son âge d’alors,[3] perçoit avec acuité ce flux commun, n’en comprend que mieux les paradoxes et inclut la «rapidité de l’événement» dans les dessins de jardins[4] ou d’intérieurs, où les gestes du quotidien[5] se sédimentent en objets et en lectures dont les livres empilés témoigneraient. Commentaires dessinés où cela passe autrement, où cela change surtout, où cela montre la vie, à la différence des ces grandes douleurs et/ou joies artificielles qui font toujours les titres et contre lesquelles on ne fait rien véritablement.

Ces «papiers» sont donc ceux de lettres adressées directement à tous ceux qui commencent à les lire, qui y liront des nouvelles d’un ami, peut-être Gébé, peut-être le monde, plus certainement de celui contenant l’un et inversement, en une alternance si rapide[6] qu’ils se confondent naturellement.
Après Les colonnes de Gébé publiées récemment par L’Association, Buchet/Chastel édite ce bel ouvrage, regroupant ses «Papier à lettres» publiés entre 1993 et 2003 dans Charlie Hebdo, qui se distinguent des colonnes par une vision plus intime, s’interrogeant au fil du temps (et avec celui-ci maintenant) sur la distance entre soi et le monde.
Un recueil dont le format est semble-t-il guidé par celui des originaux, et qui s’offre comme un véritable album où le passé est moins à (re)voir, qu’à témoigner de l’attention d’un auteur hors pair. Les dernières nouvelles de Gébé en quelque sorte, où l’on comprend qu’il continue d’aller bien après tout ce temps, et c’est le principal.

Notes

  1. La préface de Jacques Doillon, réalisateur de L’An 0I (1973), célèbre adaptation de la non moins célèbre bande dessinée rééditée par L’Association, va dans ce sens.
  2. Charlie Hebdo formule actuelle.
  3. Que laissent peut-être entrevoir certaines vues de salles d’hôpital dans les «papiers» de septembre et octobre 1993.
  4. Mais aussi dans la lenteur d’un dessin et celle de la vie végétale.
  5. Qui se poursuivent ici dans le dessiné et le manuscrit.
  6. Voire trop proche, ou trop lointaine.
Chroniqué par en juillet 2009

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