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Passi, Messa (ou comment améliorer son sort en 150 leçons)

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Le pire est toujours sûr

Joost Swarte nous fait le plaisir, à nous francophones, de publier chez Dargaud certains de ses gags en forme de diptyques : Passi, Messa (ou comment améliorer son sort en 150 leçons). Le titre sonne comme une contrepèterie : « Pas ça, mais si… ». Ce qui correspond, au fond, à ce que le Hollandais nous propose : à savoir des propositions nonsensiques et leurs « améliorations » plus folles que folles. Comme si, d’un état du monde idiot on pouvait, en tentant de le corriger, redresser les choses, alors qu’il y va, à chaque fois, d’une nouvelle possibilité d’atteindre au chaos. Pourquoi donc se priver, semble nous signifier l’artiste.
Ce catastrophisme programmé, bien dans l’air du temps, est d’une réjouissante noirceur. Non pas que nous soyons d’invétérés cyniques, mais sans doute parce que nous vivons, toutes chose égales, à une époque pareille à la post–Renaissance (après Rabelais) revenue de tout ou presque : Le XXe siècle n’a pas été franchement glorieux, et les fauteurs de malheurs redressent plus que jamais la tête.
A notre mesure microscopique, Joost Swarte alimente ici les phases d’un fiasco endémique en faisant se détraquer les solutions que nous sommes tentés de bricoler dans la vie. Passi Messa (qu’il faut savoir lire à dose homéopathique — comme Krazy Kat — faute de quoi la systématicité du discours lasserait) est une sorte de machine à générer du désordre dont l’ingéniosité, archi maniérée, est impayable. Il faut aller les chercher, ces situations de départ ! et pouvoir, ensuite, inventer une « chute » plus catastrophique que jamais.
Lire Passi Messa, c’est, comme on nous l’indique dans l’introduction, commencer par le texte « légendaire » de la page de gauche, remonter à l’illustration qui le surplombe, puis passer à la page de droite dont le dessin — reflet « dépravé » — est une conséquence ou un retournement de la première proposition. Le commentaire de ce second dessin évalue ad absurdum la solution préconisée. Le vieux procédé du « monde à l’envers », tel que montré dans les almanachs d’antan, reprend ici une vigueur nouvelle. A quoi s’ajoute en bas de chaque planche une petite vignette en contrepoint, jaune sur blanc (à savoir moins discriminable que les items des cases principales) où Swarte ajoute, selon les cas, un élément métaphorique ou allégorique, hyperbolique ou minimaliste, maniéré ou ironique — bref rhétorique — destiné à aggraver, à tout le moins à moquer ses propres facéties, un peu comme le faisait George McManus au début du XXe siècle, lorsque les portraits de certains des tableaux décorant l’appartement de Jiggs et Maggie (La famille illico) se faisaient la nique.

Soit cet exemple relatif à la nécessité de respecter le silence dans le secteur hospitalier des villes.
Sur le dessin de gauche, Swarte représente l’hôtel Dieu du coin, à travers les fenêtres duquel, il nous donne une vision abracadabrantesque de la réalité qui s’y cache : des malades gravement atteints et vivant en danger (on voit une hache levée qui va s’abattre). Depuis son bureau, un médecin apprécie, benoîtement, de voir un orchestre de cuivres qui, passant dans la rue, s’abstient de troubler le silence ! Dessin hilarant sur lequel, au malheur caricaturé des patients, s’ajoute le spectacle du défilé muet d’une fanfare ! L’hélicon émet, d’ailleurs, un « chut » qui, pour prévenir la trompette et le tambour, entraîne chez ses collègues (affublés de chapeaux grotesques), les gestes, impayables, de la retenue gênée. L’image de droite montre un malade alité et assailli par les musiciens de l’image de gauche, persuadés, cette fois, d’apporter au patient un peu de distraction. L’effet est en vérité ubuesque. En contradiction avec les quelques lignes de l’illustration de gauche qui laissait entendre que les gens hospitalisés peuvent être atteints par la déprime, l’irruption des joueurs de la fanfare — équivalent visuel du vacarme fusant dans l’espace — est un supplice qui s’ajoute à la douleur du souffrant.
On dirait la version, sinistre mais bien lissée (et par là percutante) d’un gag de Gaston Lagaffe visité par quelque génie du mal. Ce qui — quoi qu’on en ait — nous fait rire, fût-ce « jaunement ». Joost Swarte, dont la production ne laisse de nous étonner, est au royaume d’Absurdie, ce que Chaval ou Ronald Searle sont à leurs propres noirceurs visuelles : une sorte de viatique pour traverser le climat de bêtise épaisse et de médiocrité complaisante qui, souvent, nous accable. Le déconnage majeur autant que sophistiqué de cet artiste est un réel bienfait.

Site officiel de Dargaud
Chroniqué par en mars 2019

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