Ranman

de

Katoh Shinkichi est l’un des rares auteurs dont on ne sait pas s’il faut leur en vouloir de publier si peu, ou se réjouir que leurs productions soient toujours marquées par une qualité constante.
Les débuts de sa carrière remontent au début des années 90, avec sa série emblématique Kokumin Quiz co-signée avec Sugimoto Reiichi. En quatre volumes (soit sa série la plus longue à ce jour), on découvrait un univers où le Japon dominait le monde, et où la branche la plus influente du gouvernement était un show télévisé auquel des citoyens ordinaires participaient dans l’espoir de voir leur souhait réalisé, que ce soit «amenez-moi la Tour Eiffel» ou «retrouvez mon chien». Ce récit extrèmement cynique critiquait les excès de la bulle économique Japonaise des années 80, autour d’un animateur flamboyant qui était parfaitement adapté au dessin fou et imaginatif de Katoh.
Ensuite, Katoh avait enchaîné avec un Rurô Seinsi Shishio aujourd’hui épuisé, qu’il décrit lui-même comme un «échec total», avant de revenir en 2000 avec le touchant Baka to Gogh, l’histoire d’une groupe d’amis cherchant à trouver leur place dans la vie sans vouloir grandir. Les différences de style entre Kokumin Quiz et Baka to Gogh suffisent à laisser entrevoir toute la palette de Katoh. Kokumin Quiz est délirant, osé, raffiné et cynique ; Baka to Gogh est sincère, optimiste et touchant.
Depuis, aucune série en cours de Katoh, qui a néanmoins publié deux livres regroupant des histoires courtes : Obrigado en 2003, et Ranman en 2006. Et si Kokumin Quiz et Baka to Gogh étaient des exemples frappants et opposés du répertoire de Katoh, ces deux recueils sont le meilleur endroit où trouver tout l’éventail de son talent. Ranman, en particulier, excelle tant sur la variété que sur le contenu.

Publié intégralement dans Shôsetsu Gendai («Littérature Contemporaine»), un périodique de fiction, ainsi que dans Esora, qui présente par contre des histoires courtes à la fois de romanciers et de manga-ka, Ranman intègre un grand nombre de concepts fascinants.
Les histoires tirées de Shôsetsu Gendai sont de deux types : d’une part, des vignettes de 4 à 6 pages sur des sujets variés, juste assez longues pour établir une ambiance et raconter une brêve histoire avant d’enchaîner sur une autre ; l’autre consiste en des successions encore plus courtes (de 2 à 4 pages) de «citations diverses», dans lesquelles Katoh part d’une citation d’un livre connu (de Guerre et Paix à Tom Sawyer en passant par Alice au Pays des Merveilles ou encore des textes orientaux), et les associe à une réinterprétation graphique de son cru.
Par exemple, la citation tirée de Tom Sawyer est une conversation dans laquelle Tom demande à Becky si elle aime faire tourner au-dessus de sa tête des rats morts attachés à une corde, laquelle répond qu’elle préférerait du chewing gum. La version imaginée par Katoh met en scène un jeune garçon et une jeune fille dans une tenue de Western, menacés par un gang de rats géants. Le garçon attrape alors l’un d’eux avec son lasso et disperse les autres en le faisant tournoyer, pendant que la fille fait des bulles avec son chewing gum tout en tirant sur les rats avec son revolver.
Une autre citation tirée de la Constitution en 17 Articles du Prince Shotoku («Les choses ne doivent pas être décidées par un seul, mais discutées par tous»), une classe d’enfants doit voter. Sur le tableau noir, presque tous les votes sont listés sous le dessin d’un morceau de viande, avec un seul vote sour le dessin d’un cœur. Sur la page suivante, la classe visite une cage à lapins installée derrière l’école, et on les voit en train de faire rôtir à la broche un énorme lapin. Dans la dernière case, la seule petite fille qui voulait sauver le lapin pleure tout en mâchonnant une cuisse.

Plus étonnant encore est la diversité de styles que Katoh utilise d’un récit à l’autre. Le dessin change radicalement pour mieux accompagner le récit, allant du mignon et acidulé pour les passages légers, jusqu’au sombre et menaçant pour les plus grâves.
Libéré des contraintes par un rythme de publication lent et la visibilité réduite de ces récits (2 à 6 pages tous les mois ou moins), Katoh se permet alors non seulement de poursuivre les sujets qui l’attirent, mais également d’y rajouter autant de détails qu’il le souhaite, rendant le moindre dessin terriblement évocatif et étonnant.
Les deux histoires tirées d’Esora sont plus longues, et sans surprise terriblement différentes l’une de l’autre. La première est muette, et met en scène une princesse de la jungle qui part sauver un gorille ami d’une captivité qui rapelle King Kong, le tout sur le ton d’une aventure comique. La seconde montre une jeune homme nihiliste et asocial dans un Japon militariste qui découvre le journal d’une jeune fille enfoui dans la berge d’une rivière. Au fil de sa lecture, le jeune homme tombe amoureux de la propriétaire du journal et réalise la grâvité de la situation qui l’entoure, jusqu’à ce qu’il découvre dans une vision que la jeune femme s’est suicidée. La scène finale le montre alors remettant le journal dans sa cache en bord de rivière, murmurant son espoir de la revoir un jour.

La meilleure manière de résumer Ranman est de le décrire comme l’équivalent en manga d’un recueil de poésie, dépourvu de toute histoire mais bourré d’éclats brillants d’idées et d’images. Katoh Shinkichi est sans aucun doute l’un des auteurs les plus talentueux et les plus sous-appréciés du Japon, et Ranman est peut-être son meilleur recueil.
Et en ce qui me concerne, je me tiens prêt pour 2009, lorsque (selon mes calculs) il nous gratifiera d’un nouveau livre, surpassant le précédent.

(Cette chronique est parue originellement sur le blog de Stephen Paul, Robots Never Sleep)

Chroniqué par en avril 2007

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